Au début on ne savait rien. On ne distinguait personne. Ils avançaient tous d’un même son. Une même écoute. Un même sentiment. C’était une entente parfaite. Il n’y avait rien pour les différencier. Au début ça détonnait par le simple fait qu’il nous fallait construire des images sur cette musique qui n’appartenait à rien. Elle venait ainsi et alors on restait cloués à l’intérieur. On était à l’intérieur des sons, en dedans de l’écoute. On ne bougeait pas. On imaginait ces gens marcher dans la rue, ou dans un désert, ils marchaient d’un même cœur. Un seul et même élan les conduisaient dans chaque morceau. Ils se suivaient. Ils en riaient d’une telle concordance des temps, une concordance de rythmes ou de sons. Un entente secrète se nouait entre eux. On ne pouvait distinguer les personnes. Qui faisait quoi. Il y avait aussi des gens qui étaient là, qui ne faisaient apparemment rien, mais qui faisaient tout de même ou qui feraient quand un de ceux qui jouait arrêterait. On se disait ça et on était dans l’erreur. Car ça ne pouvait fonctionner ainsi. Chacun avait certainement son poste et faisait comprendre aux autres qu’il était de toute façon indispensable au groupe. De toute façon les quatre s’étaient connus très jeunes. Ils avaient été à l’école ensemble et avaient les mêmes goûts. Surtout deux à la base. Il y en avait deux qui pensaient les mêmes choses au même moment on aurait dit. Un écrivait et l’autre jouait de la musique. Il apprenait la guitare. Il jouait dans des classes vides et l’autre écrivait des chansons. Parfois il leur arrivait de chanter tel album de tel groupe. C’était d’ailleurs la sœur d’un des deux qui les a réunis un jour pour faire la fête de fin d’année dans la salle des fêtes du collège. On passait une cassette de groupe et eux faisaient semblant de jouer à leurs instruments qui étaient en carton. Seulement ce jour-là, ils ont vraiment enragé, car la bande avait passé la musique mais aussi le cour d’anglais qui se trouvait sur l’autre face, on entendait ainsi les deux côtés de la bande en même temps. Anna, la sœur de Pierre-Jacquez, organisait tous les mercredis après-midi un club de musique, intitulé le Club Beatles, où son cousin et son copain Lou Ravi venaient. Louis Ravier écrivait des textes mais jouait de la guitare comme un pied. Il était gaucher, il avait fallu inverser les cordes et ça n’avait servi à rien, il ne comprenait rien aux accords le Louis Ravier. Ils écoutaient les Beatles avec Pierre-Jacquez, l’album blanc. On était en 1977. Anna, qui était plus âgée que son frère, connaissait déjà plein de groupe, elle était en troisième et les deux autres en sixième. Plus tard, en quatrième, s’est joint au petit groupe le grand Martial Vergin qui aimait le reggae. Il était beau et avait le cheveux longs et raides. Il se lavait pas souvent, c’est ce que pensait Pierre-Jacquez et Louis Ravier qui étaient pensionnaires tout comme Martial Vergin. Cependant Martial Vergin plaisait aux filles. Il y avait dans la classe deux filles qui leurs plaisaient, Christine Laplanque et Dorothée Caron. Dorothée Caron dansait merveilleusement dans les boums. Un mercredi après-midi, après le club photo ils ont organisés une boum dans la salle du club Beatles, on passait les Selekters, les Specials, Madness, Toots & The Maytals, du Disco et du Punk et Louis Ravier et Pierre-Jacquez n’avaient d’yeux que pour la blonde Dorothée Caron. Cependant la présence de Martial Vergin interdisait toute velléité amoureuse des deux prétendants. Louis Ravier commençait à écrire des poèmes-conversations, lisait les Chants de Maldoror et voulait chanter gravement des phrases tristes sur les sons lourds de Martial Vergin et la guitare acidifiée de Pierre-Jacquez. Ce n’est que bien plus tard que Pierre-Jacquez se fera appeler PJ Hoffman, pour que ça sonne plus Allemand, que Louis Ravier aura comme nom de scène Lou Ravi et que Martial Vergin s’appellera toujours Martial Vergin (mais en faisant sonner à la manière anglaise son nom : « vergine »). La sœur de Pierre-Jacquez, quant à elle, s’appellera Hanna et tiendra le chant et le clavier dans leur tout premier groupe intitulé ThiSpell, raccourci de This spell, « ceci est un sortilège », qui deviendra plus tard le groupe, plus connu sous le nom de « Vis & Pelle » (Car Spell peut aussi vouloir dire « épeler », d’où le jeu de mot vis & pelle, puis plus tard tout simplement Vis Pelle.) Dorothée Caron quand à elle a disparu de la circulation, mais il nous reste cette chanson écrite par Pierre-Jacquez et Louis Ravier et gravée dans leur tout premier EP :


Dorothée Caron la cime amie
de suite t’habille en clair
almée l’ire comme calme amie
Dorothé Caron mon calme à l’âme
A mis son cuir calamine
à la cime de tes arbres
Dorothé Caron Dorlotée au
saule os pluriel et la pluie
dans l’heure ne cesse de me nuire
Dorothée Caron tu signes la ruine
de l’air en prairie de rire
et plaire errer parler ma Dorothée
je m’oublie dans le sable
où bulle un pied l’aube
comme un ballot devant ma télé
ma Dorothée l’air en bas le bras
sied la braise à charrier le plein d’âmes
Dorothée Caron le rire est dans la rue
Et la rumeur m’abuse de plain-pied
Dorothé Carrée je suis l’homme en pied
le plein jeu dans le jour nu d’aimer
Dorothée je touche ta main qui m’erre doux
dans l’amante où me nuire ma Dorothy
car on a les plis du pull les pelures
et la peau mue par l’air et les motus de midi
Dos rôti doux roture je me broie dans la cime
De l’air où brasse des mains je m’ennuie
Oui Dorotaire ma carie je m’oublie dans tout
L’heure creusée la mine rayée l’air
moulé d’un son blanc Dorothée Carence
seul oeil cil acier toi saoulée cime
amie moule un signe en souvenir
de Dorothée Caron Dorothée Caron Dorothée Caron...

(Lou Ravi / PJ Hoffman)
©Vis Pelle - All right reserved, 1985.