Lire c’est chercher un truc qui nous dépasse. Lire un livre, c’est aller à la rencontre de ce qui n’est pas encore pensé, et cependant que l’on attend. On ne l’a pas pensé mais on a pensé autour, comme si on l’avait reniflé, comme un chien cherche un os, mais cet os qu’on a pré-pensé on ne l’a pas réalisé. On ne peut pas le déterrer, même dans sa tête. Lire c’est détruire sa pré-pensée. Une pré-pensée ça n’a rien de physique, alors que lire c’est la réalisation physique d’une pensée. C’est une action, lire est un acte en lui-même qui se réalise en même temps que le livre. Le livre seul, sans lecteur, n’est pas un acte complet. Celui qui a réalisé ce qui nous dépasse attend notre propre dépassement pour se réaliser vraiment. Un livre attend qu’on le dépasse pour qu’il se donne à profusion. Un livre ne sera donc jamais une action totale, il faudra qu’il y ait un autre livre et ce livre sera à son tour un événement qui aura lieu en plein d’endroits et à des temps différents. À chaque fois qu’on cherche un livre, on cherche entre les livres, entre les dépassements connus. On cherche le vide du livre, l’endroit où ça manque, le lieu que nous avons manqué en nous-mêmes. La rencontre qui se fait attendre. Regarder la bibliothèque c’est chercher le livre que l’on ne trouve pas, car c’est à nous de l’écrire. On ne retarde pourtant rien à lire d’autres livres que le sien.

J’ai longtemps désespéré à chercher le livre, pensant que j’avais lu les livres qu’il me fallait pour dépasser mon entendement. Au départ, ça dépassait largement mon entendement. Lire c’était pour moi rejeter les livres puis les reprendre. Lire était comme avoir des poteaux devants soi et avancer tout de même, en terrain miné. Avancer dans la forêt de l’illisibilité. Ça ne pouvait se lire mais il n’y avait que ça à lire. Et ça, c’était de toute façon déjà de trop. Il fallait vivre malgré le livre, malgré tous ces indépassables comme des arbres immenses qui vous bouchent la vue. Mais le livre vous montre que vous n’avez jamais eu d’yeux, c’est tout. C’est la réflectance chiffrée des aveugles. Lire ça n’est pas comprendre des phrases, c’est voir des signes. Lire c’est comme sentir des choses qui sortent de la page. Lire c’est voir des images mentales se réaliser en dehors de soi. On voit comme des fils ou des poils qui s’hérissent, mais durcis, tendus. Un tas d’ossements qui remue comme des vers dans le texte, et ça monte vers soi. L’écriture vous menace. C’est physique, ça a un poids et une densité. Lire est un rapport avec une pensée qui danse, qui a un corps et ce corps vous échappe. Lire n’est pourtant pas une danse à deux, mais un entraînement comme est le vrai sens de la danse : vous êtes tirés, on vous tire de vous-même et enfin on vous oblige à vous redresser. Enfin on vous explique ce que c’est que la danse : ce n’est pas bouger mollement ou imiter la gestuelle les autres. Lire c’est comprendre ses os, sentir le sol. Lire montre qu’on a vraiment un corps et que la pensée invente sa propre danse.