Aujourd’hui elle ne veut pas de musique, elle veut lire un livre sans musique, le livre qu’elle lit est trop musical dit-elle, il lui faut un livre muet, ou plutôt un texte qui parle mais qui ne l’emporte pas, comme un roman peut emporter, pas n’importe quel roman, pas n’importe quel texte chargé musicalement, pas de ces romans à la fausse musique, elle ne lit pas ça, elle lit rarement des romans d’ailleurs, elle lit plutôt des textes poétiques, des textes qui ont à voir avec la poésie, la poésie qui emporte tout, elle ne veut pas être emporter là, elle lit juste un texte, un livre est un texte dit-elle, un livre est une masse de texte, une masse inerte, un mouvement sur lui-même, un retournement sur sa propre masse, un livre est un tas, d’où sort une musique, une petite musique qui lui reste après, elle ne veut pas de ça, elle va donc mater un film, un film muet pourquoi pas, c’est plus approchant le muet que le parlant, plus approchant mais pas complètement, il lui manque quand même le texte, mais le texte est trop pour elle, elle veut lire mais dès qu’elle lit elle entend trop la musique et là elle ne peut pas car il ne lui faudrait que cette musique, mais il y a d’autres musiques où elle se trouve, des musiques qui ne sortent pas des livres qu’elle lit, elle ne lit pas d’ailleurs, elle dit j’écoute, quand je lis j’écoute plus que je ne lis, et donc si je ne peux écouter ce que je lis je préfère regarder un film ou lire un texte sans musique, sans rien, sans rien dedans qui fasse bouger en tout cas, sans rien qui fasse que tous mes sens sont en éveil dit-elle, c’est ça que le livre fait, il fait son mouvement en moi, c’est moi qui vit le texte pas le livre, c’est l’écrit qui se passe du livre, l’écrit peut enfin aller dehors, il va en moi, il pousse dedans, c’est là qu’il trouve enfin sa musique le livre, car c’est là qu’il sent qu’il est enfin écouté et non lu, on fait que lire au final dit-elle, quand on regarde un film on lit aussi, c’est-à-dire qu’on fait tas, on est dans son tas lisant, le livre lui ne rentre pas, ne fait pas sa musique en nous dit-elle, le livre est un film qui reste en lui et nous en nous, sans lien entre les deux, sans lien que le tas dans lequel sommeille toute musique, tandis que le livre réveille la musique en moi, c’est moi qui était musical avant de faire tas dit-elle, un gros tas sourd à toute poésie, un corps sourd à tout mouvement et à toute danse, un corps fermé à toute musique,