Comment peut-on approcher de l’horizon

Avec toutes ces odeurs

Il faut aller vers l’horizon

En traversant les odeurs

L’odeur des rideaux blancs épais qui laissent passer une demi-lumière

Qui a du coup une odeur, comme celle de l’ombre faite par les montants en bois des grandes fenêtres

L’odeur de la tapisserie et du fer à repasser

L’odeur du linge propre et encore chaud

Puis l’odeur du passage à la cuisine

Avec cet air qui passe sur ces carreaux au sol

et cette porte avec une petite fenêtre sur le haut

L’odeur de la cuisine, avec la table en formicat et la machine à café

l’odeur de vaisselle, des torchons et de ce robinet en métal

L’odeur de cette chaudière au gaz

Et l’odeur de ce petit miroir qui donne sur l’odeur de la fenêtre

Tout est avant tout une odeur

et plus loin il y a l’horizon

L’horizon qui ne sent rien

C’est le reste qui sent toutes ces odeurs impossibles à décrire

Cette flopée d’odeurs dans le garage et pire encore, cet essaim de senteurs enfermés dans la buanderie

Cette odeur de chaud particulière qui vient des tôles ondulées au plafond

Ces tôles transparentes en plastique, cette odeur prenante du volet en bois peint en blanc et celle de la grosse manivelle en métal, puis de cette chaîne graissée à outrance

Cette odeur de brique comme nulle part ailleurs dans la maison

La brique nue

Ou alors si : dans la cave

Mais dans la cave, il y a cette odeur de charbon même après qu’on ait mis une chaudière au gaz dans la buanderie

Les voisins appellent ça un carin

Le carin pue la crasse, tandis que la buanderie sent la cire d’abeille, celle constamment étalée sur le meuble en bois mêlée à celles des briques et des outils de jardins.

Ces outils n’ont pas les mêmes odeurs que ceux qui sont dans l’abri métallique du jardin, déjà parce qu’ils servent plus à la taille des arbres et de la pelouse et que l’abri lui inonde le tout de son parfum de métal et de socle de béton chauffé à blanc, c’est irrespirable dedans.

Il faut avancer ainsi après avoir traversé la terrasse où se mêlent les odeurs d’herbes coupées, de cailloux rouges, de terre et de troènes, il y a un arbuste qui donne de drôles de fleurs épaisses et turgescentes, comme des fraises allongées marrons et rouge, les branches donnent la sensation qu’on caresse du velours. Le soir les odeurs sont douces, ça sent les plaques ajourées du jardin et de la terre remuée, ça sent les légumes comme les haricots ou les asperges, les plantes d’artichauts et de courges se mêlent à l’odeur du souper et des champs de blé. L’odeur des pâtures nous revient de partout, et la route goudronnée, l’odeur des fossés et la pluie sur les pavés, tout ça finira par nous lâcher sans doute. D’ailleurs on ne sait même pas décrire une seule odeur. Cette odeur d’essence qui nous est revenu dans un autre pays après avoir traversé l’océan Atlantique et qui contient en elle quelque chose, qui n’a rien à voir avec le gazoil ou le super, qui est fort et sucré et qui nous arrive au deuxième reniflement seulement. Toutes ces sensations, ces vues odorifères dont on aurait presque honte de parler, et qui sont pourtant ce qui nous a maintenu ici. Tout ce qui nous a retenu ce sont les odeurs qu’on a voulu taire, des odeurs qui ont disparues en grand nombre comme tout un tas de gens du passé dont on a perdu la trace presque volontairement.

Les lointains n’ont pas d’odeur,

Sauf que si on les regarde on peut penser qu’ils les ont toutes,

L’horizon sent tout le venant,

tout ce qui vient à lui comme odeur, toutes ces odeurs qui nous assiègent quand on le regarde, on sent alors qu’on est mêlé à lui par elles.

L’horizon sent le passé.