Ah il y a de belles phrases, de belles phrases dans du beau parler, du beau parler de l’Etre, l’être et son néant, ah il y a de beaux néants, des b eaux parlers, des belles phrases bien dites pour marquer la différence, pour différencier les mots comme les êtres. Ah il y a des bons mots, des belles trouvailles, des trouvailles poétiques, avec de beaux êtres dedans, de belles formes. Ah il y a de la forme, ça en use! ça en fabrique et en use, ça en perpétue chez certains êtres, des Êtres chers. Ah il y a de beaux êtres, des grands, des robustes, des formalistes! des bien propres gens, des jolis poètes et de belles formules pour dire la misère. Ah ça oui ! ça en jette la misère et les beaux peuples dedans, le petit peuple sur un promontoire et le reste dans le trou à dilapider son temps, sa vie, le reste à divaguer dans son trou de babile, le reste à patauger dans le noir, tout le noir du siècle. Ah il est pas joli joli le siècle mais ah il y a le beau siècle quand même, avec les belles gens dedans, les belles lettres, et les êtres vissés à leur promontoire, les êtres lettrés qui habitent et les autres dont on ne sait s’ils habitent, sans doute pas qu'ils habitent, sans doute ils vadrouillent, sans aucun doute il sont là sans lumière, ah heureusement il y a les lumières! les gens qui savent habiter et les autres, les sans abris dans le langage, la perte du sens, la confusion, ah heureusement il y a des penseurs et des poètes pas confus qui savent habiter, ils deshabitent pas eux, ils habitent bien, tout comme il faut les jours, les journées sordides comme les nôtres, nos jours sans toit, nos journées où il pleut sans s’arrêter, ou la pluie n’est pas que du ciel, c’est pas que du ciel que nous tombe tous ces tombereaux, ces mauvaises nouvelles, toutes ces tuiles que l’on se prend depuis notre habitat, nos ruines, ah heureusement ils savent les habiter, eux, il savent le dire, et poétiquement qui plus est ! ils savent nous dire comment qu'on est, nous, car on se sent un peu dans un nous, on se sent le nous qui pointe, on se sent le nous non pas pousser des ailes mais s’entasser, prendre le dessous de tout, on se sent le nous descendre en dessous de tout ça oui ! car nous sommes tout en bas avec des belles phrases pareilles, ça nous relève pas pour autant, au contraire ! ça nous laisse sur le tas, ah ça pour nous dire que nous pensons mal, ou presque pas, ah ça pour nous faire savoir un peu plus qui nous sommes, c’est-à-dire des pauvres gens qui ne comprennent rien à rien, ils vont pas prendre de pincettes avec ce nous-là, ou alors si, ils en prennent trop, ils prennent déjà trop de pincettes avec eux-mêmes, déjà leur être est une sorte de pincette, une petite pince à sucre s’il vous plaît, et attention de pas les bousculer, attention de pas casser leur Être, attention de ne pas trop tirer sur l’ambulance ! car ils se prennent pour des révoltés, c’est eux les révoltés, c’est eux qui habitent des choses que nous on refuse de vivre, car c’est ça la révolte, c’est la révolte sociétale, mais nous on n’y croit pas deux secondes en la révolte sociétale, et surtout on ne croit pas deux secondes en les révoltés sociétaux, les révoltés de la société sociétale, on n’y croit pas deux secondes, car déjà avant de se révolter sociétalement, il faudrait se révolter pour soi, contre soi et pour soi-même, retourner le soi comme on retourne un gant, sans arrêt, pour éviter soigneusement de parler à un Vous, ne pas dire : Vous et pis : Moi, pour pas connement vomir du vous à chaque désignation, ne pas désigner l’autre comme un qui sait pas, car le Un là, ou un autre, un autre Un, il sait d'où qu’il habite, il sait bien l’inhabitable de lui, en tout cas le Vous le sait peut-être, il y a bien un Un parmi le Vous qui sait bien tout ça, en tout cas ce n’est pas le poète qui en saura plus, et s’il en sait plus ce n’est pas pour monter sur l’ignorance de l’autre, c’est que déjà il a à se révolter journellement contre l’être qui l’habite le poète, il a déjà, avant de pousser la complainte du révolté sociétale, tous les jours à se barricader contre lui-même, puis à forcer la barricade. Ah c’est joli les phrases de poètes, hein? Ah ça veut en jeter par dessus les murs les phrases de poètes, ça en jette et ça dit qu’il faut qu’on les imite, qu’on soit beau, qu’on soit formels, qu’on soit tenaces et intelligents, qu’on porte à un certain degré la beauté malgré la crasse, qu’on montre la crasse de l’autre, qu’on lui dise ça crasse, qu’on la lui fasse vivre même, ah comme c’est mignon tout plein la poésie dans ce pays ! et dans les autres aussi. Tous les autres pays à dire on va vous montrer la voie, on va pas hésiter, on est beau et racés, on a la classe et pas vous! Le vous dans lequel j’ai l’impression qu’on me désigne tout pareillement, pourtant je suis "poète" ! hein? écrivain! ("écrit-vain!" encore une belle trouvaille de poète, hein?) je devrai me sentir concerné par leurs phrases ! je devrai me dire : Ah celle-là ils me l’ont fauchée ! Ah ben ça, ils m’ont subtilisé la pensée que j’ai eu ! Ah ben ça alors, ils ont sorti les mots de ma bouche! Mais jaimais de parle comme ça, car jamais de la vie je suis un révolté sociétale, un poète social et sociétal, jamais de la vie ! vous vous plantez! je suis toujours à explorer l’autre au fond du trou de moi depuis plus de vingt ans maintenant, et j’en suis toujours au même résultat. Je me demande qui c’est le type qui tous les jours me prend de haut : l’auteur. L’auteur est de la même racine que l’ « autorisé », n'est-ce pas? Les autorités, si vous voulez, c’est un peu les auteurs, voilà, y a pas à chercher ! Ah c’est ti beau d’être un autorisé sociétal, car ça vous donne, en toute bonne logique, des leçons ! Eh bien nous on vous habitera pas, on n'habitera jamais vos leçons, vos belles phrases et encore moins maintenant qu'hier ! on laissera plus passer ces menteries de poètes, ces mots surajoutés, ces phrases bien lisses et bien formelles. On vous laissera plus placer tout ça au milieu de nous, on se laissera plus impressionnés, on sera plus du tout gentil avec vous, car on vous laissera plus passer devant nous sans un croche-patte à vos jolies pensées qui ne sont pas, au final, de si belles et si fraîches enjambées. C'est juste des coups de genoux de poètes tordus, des coups de poètes cagneux.