Nous ne savons pas qui nous sommes, si nous le savions, nous exploserions, nous serions instantannément réduits en miettes, et ce serait une bonne nouvelle, car chaque miette de notre personne se démultiplierait et ferait de nous un explosif, quelqu’un qui explose dans du vivant à chaque instant, seulement nous ne voyons pas nous-même, nous ne voyons que l’ombre, l’ombre avance avant nous même, nous ne voyons qu’elle et pas nous dedans. Ça nous fait de l’ombre d’être nous-même.

L’ombre devrait apparaitre avant l’être que nous sommes et l’être que nous sommes devrait venir à la lumière, mais si l’être que nous sommes voit de la lumière, ça ne sera jamais pour l’être que nous sommes mais pour cette ombre de ce que nous sommes, l’ombre aspire la lumière, car de toute façon l’ombre de la lumière est venue avant la lumière même, et cela est du coup une bonne chose d’être une ombre, il faut alors être une ombre qui se sait, seulement l’ombre seule ne sait rien d’elle, il faut qu’elle avance vers l’autre, vers l’ombre de l’autre, il faut qu’elle devance son ombre avant l’ombre de l’autre, et on voit souvent venir l’autre, car on voit venir son ombre avant et lui après, on peut même lui faire son ombre à l’autre, c’est-à-dire qu’on pourrait devancer toutes ses œuvres, toutes ses nouveautés, tous les dires et devenirs de l’autre nous pourrions les faire à sa place. Nous voyons la beauté de l’autre, car nous pouvons l’inventer, nous avons la formule pour inventer chaque autre, sauf nous-même. Nous restons cantonnés aux abords de nous-même. Il faudrait alors contourner le problème et s’adresser la parole comme à un inconnu et ne se voir que parmi les autres, que nous-même soyons parmi la foule indistincte des autres, que nous-même ne sachions plus voir en nous-même qu’un autre comme les autres. En fait, il faudrait devenir totalement étranger à soi-même.

*

Tout ce qui nous parle, tout ce qu’on croit venir de nous, toutes nos pensées, toute notre émotion intérieure, tout notre être émotif et inventif pour lui-même et surtout par lui-même n’existe pas, toute notre intimité vient du dehors, notre intimité est extime, c’est une extimité qui est dans nos dedans, c’est l’extimité qui parle au plus profond de nous et non l’intime, l’intime est extimisé, l’intime est atomisé par l’extime, nous avons peu d’estime pour l’intime non extimisé, il faut atomier l’intime, il faut l’exterminer par l’externe, car l’externe vient du tréfonds ou plutôt, il parle au tréfonds, il faut externaliser ce qui vient du tréfonds, car le tréfonds parle depuis l’extérieur, le tréfonds est un écho à ce qui se pense et se vit au dehors, l’intime est une boîte de résonnance, une caisse de sons et de sensations, il faut voyager léger dans la caisse à sensations, tout prendre du dehors et le dehors vient de toute manière des en-dedans, c’est des en-dehors qui deviennent des en-dedans qui ont très certainement été d’abord des chambres d’écho du dehors, des signes et des appels venant d’un dehors, ce sont des en-dedans qui ont poussé du dehors, qui sont venus et ont développé une particularité en dedans, qui ont d’abord poussé du dehors par une idée d’extimiser la vie, c’est-à-dire d’exterminer ce qu’on appelle encore sournoisement l’être, c’est-à-dire que les dedans sont venus exterminer l’intime, c’est-à-dire qu’il ont terminé l’ex-moi en l’être, l’ex-moi qui s’agite dans son bocal intime, celui que j’habitais avant de voyager léger avec mon nouveau moi, mon extimité visitée et revisitée par le futur ex-moi, c’est-à-dire par un autre en l’en-dedans.

Mais quand on dit ça on n’a pas tout dit. Quand on dit ça on n’a même rien dit, on a juste enjambé deux ou trois phrases mortes, on est juste passé au-dessus du cadavre d’une idée qui n’en est pas une, c’est encore une conviction intime qu’on a, alors qu’il faudrait se défaire des convecteurs et créer de l’inimitié dans l’intimité.

Tout ce qui nous parle est tout ce qui devrait sortir de nous, mais qui ne sort pas, tout ce qui nous est parlé nous vient de l’intérieur mais pour nous indiquer qu’il n’y a pas d’intérieur, si l’on veut signifier l’intérieur il faut que tout ce qui nous parle se mette à sortir, car tout ce qui nous parle nous infecte, tout ce qui nous parle n’est pas bon et ça finit toujours mal de vivre dans tout ce qui nous parle, tout ce qui nous parle ne vient pas de nous et pourtant il est nous, il est ce nous ou ce moi étouffé pour rendre gorge à l’étouffement,  pour en finir avec les moi et les nous noués à tout ce qui nous parle, il faut parler à son tour c’est-à-dire vider la boîte à tout ce qui nous parle, car tout ce qui nous parle est un pourrissement, c’est notre devenir en pourrissement et qui viendrait de l’autre, c’est-à-dire de tout ce qui nous parle, mais tout ce qui nous parle est une invention d’un tout où nous croyons être extérieurs et où on se croit nourrit avec tout ce qui nous parle, alors on recrache bellement le tout ce qui nous parle comme étant ce qu’on a pensé au plus fort de nous-même, à la cime de notre personne tout ce qui nous parle somme comme une cloche peut sonner pour rassembler les ouailles d’un diocèse devant tout ce qui nous parle, car tout ce qui nous parle est repris par la bouche même de tout ce que je parle, du coup la bouche ne ferait aucun travail, ni la bouche ni la main ni d’autres organes hormis le travail de répétiteur de tout ce qui nous parle qui nous semble être le tout ce qui parle de partout, car partout tout ce qui nous parle parle et rebondit, résonne sans que ça donne que très rarement le tournis, tout ce qui nous parle nous empêche d’avancer nous fait tourner en rond en dedans de tout ce qui nous parle, il n’y a pas d’extériorité, il n’y a pas de for intérieur non plus, il  n’y a pas de raison d’être, ni de sentiment, il n’y a que du vide brassé qui nous fait prendre des vessies pour des lanternes, il n’y a pas de sorties ni d’entrées, il n’y a face à tout ce qui nous parle qu’une sorte de danse, un phrasé particulier, une manière de siffler dans l’air, une façon animale de prendre de la hauteur puis, pour le mettre en pièce, s’abattre sur tout ce qui nous parle.

la poésie, c'est le retour à l'état sauvage de sa propre personne.

*

Est-ce qu’on peut dire que nous sommes en vie ? est-ce qu’on peut se demander si c’est vivant ce qu’il y a en dedans de nous ? est-ce qu’on peut s’interroger s’il y a plusieurs vies en nous-même ? est-ce que nous-même sommes enfermés dans un nous-même qui ne demande qu’à vivre ? est-ce que ce nous-même qui est dedans nous-même est différemment vivant des nous-mêmes que nous avons en face de nous-même ? est-ce que nous-même qui nous posons ces questions sommes en vie face à nous-même ? est-ce que la vie nous dépasse nous-même en nous-même ? est-ce que la vie grandit en nous-même sans que nous nous en apercevions vraiment ? est-ce qu’il faudrait pas se demander si par exemple nous vivons tous les jours ? est-ce que nous n’oublions pas la vie en nous-même tous les jours ? est-ce qu’il y a des quarts d’heures ou nous-même sommes pas vraiment en vie ? est-ce que nous ne vivons pas un sale quart d’heure à nous demander si ça vit en nous-même depuis quelques temps ou non ? est-ce que parfois nous ne nous sommes pas oubliés de vivre et que ça a duré plus que de raison ? est-ce qu’il ne fallait pas s’interroger sur le vivant d’autrui pour nous demander si nous-même n’avions pas des problème avec notre vivant personnel ? est-ce que le vivant personnel de nous-même prend des pilules à autrui, pour se maintenir en vie ? est-ce que nous en prenons pour nous-même des pilules de vie ? est-ce que nous nous demandons pas s’il y a plusieurs sorte de vivants en nous-même ? est-ce qu’en nous-même il n’y pas plein de vivant qui sommeillent ? est-ce que ces vivants ne dépassent pas l’âge qu’on a nous-même ? est-ce que nous avons l’âge de notre vivant ou est-ce que tous les vivants additionnés en nous-même ne nous ferai pas vivre plus que de raison ? est-il si raisonnable d’avoir plein de vivants en nous-même et de les cacher aux yeux des autorités ? ne serait-on pas en droit de se demander s’il faut un peu réglementer la vie qui se présente aux abords de nous-mêmes ? est-ce que nous ne sentons pas qu’il y a un vivant qui pousse différemment chaque jour en nous-même ? est-ce que nous-même n’avons pas déjà l’impression que ça fait longtemps que la vie est venue et que nous ne faisons que passer nous-même dans ce flux avec plusieurs autres au fond de nous-même qui ne demandent qu’à surgir, dès que l’occasion se présentera ? est-ce qu’avec juste nous-même on pourrait faire le mouvement du vivant ou est-ce qu’il faut s’associer aussi à vous-même ? pourrait-on faire ensemble l’association des gens en vie et qu’on prendrait d’assaut toutes les morts qui nous entourent ? est-ce qu’on n’est pas un groupuscule de vivants ? un groupuscule de vivants prêts à en découdre avec la mort en nous-même le moment venu ?

 

*

Les écrits ont à voir avec la vérité. La vérité est tracée dans l’écrit. L’écrit fait du vrai. le vrai se trace en lettres et chiffres. On dit que les paroles s’envolent mais que les écrits restent. Oui car les paroles il faut les recopier et lorsqu’on les recopie on leur fait dire n’importe quoi. On se flatte de saisir les paroles et alors on les travesti. Travestir fait vrai. la vérité est la force qui se développe par la flatterie du savoir écrivant. Celui qui écrit sait son pouvoir. Il écrase le parler. Il le réduit à ce qu’il est lui. Même s’il grandit la parole, il la réduit à ses mots et à sa façon de tracer des lettres, de faire fonctionner un tas de signes pour tromper la parole vraie, car seule la parole qui s’envole est vraie, c’est-à-dire que le vrai transparaît dans l’incidence du dire. Il peut aussi transparaître dans l’indécence de l’écrire, si l’écrire est non une réécriture du vrai qui passe dans l’instant.

Sauter du coq à l’âne dit quelque chose de ce qu’est la vie d’aujourd’hui.

Aujourd’hui le vivant passe du coq à l’âne mais revenons à nos moutons : Il faut reconnaître le parler vrai. de tout temps nous recherchons le vrai sous les épaisseurs de l’écrit. Plus l’écrit est épais et vicelard, plus on y percevra de la vérité. Plus le langage est obscur, plus on se dira qu’il y a dessous cette trame, une lumière. Si l’on veut la vérité, il faut faire dans l’obscur, car on n’obtiendra pas la vérité mais une masse considérable de lecteurs se mettront à sa recherche. La parole qui tout les jours défile, les mots qui sont dits incidemment ne présentent pas d’intérêt. Tout ce qui est la matière journalière de ce qui se dit, pour que ça fasse signe il faut le tirer au clair, le tirer vers l’écrit, car sinon il reste dans l’air. Mais en réalité seul ce qui est dans l’air est vrai.

Si nous sommes un peu attentifs, nous passons à côté de ce qui se pense, se dit et se vit à quatre-vingt quinze pour cent du temps. Et être attentif, c’est s’oublier. Être attentif, c’est justement ne pas être dans l’attente ni les yeux ou les oreilles grands ouverts, comme au spectacle. Être attentif à ça, c’est lorsqu’on a perdu tous les autres moyens et qu’on ne sait que faire de notre présence, notre présence et notre journée, on ne sait plus quoi en faire, on est assit sur la chaise et on poireaute, mais parce qu’il nous semble que nous sommes empêchés, la création ou la volonté ou le désir de créer nous empêche d’être ouvert à l’inattendu. Il faut pour être ouvert à ce qui se trame en soi comme hors de soi, être comme en vacances, être dans une sorte d’état d’oubli, état second qui fera germer quelque chose à force de rien, le soi viendra par le dehors et il poussera dedans pour atteindre un vrai. il faut revenir au rien des paroles, toutes les grandes phrases sont des moments où on a été coupés du vrai, on a séparé la grande phrase de son moment de vérité, c’est-à-dire de son moment où il se passait rien. C’est pour ça que l’humanité détient le record des grandes phrases qui ne lui servent à rien.

Ceux qui retiennent les grandes phrases ne nous aident en rien, car c’est du rien que nous voulons, c’est à partir du rien que ça pousse en travers de nous tout ce cheminement, le dédale, toute l’attente, toute la nullité du monde avant l’expulsion des grandes phrases. Il ne faut pas trop croire en l’incarnation du moi comme en l’incarnation du verbe. Le verbe s’est fait chair. Jésus est l’homme troué par excellence et à partir de l’homme trou on en fait des vérités immuables. La poésie du verbe d’église. Les chants d’église. Les gens disaient la messe en latin. On voudrait aujourd’hui nous livrer la messe capitaliste en anglais. Mais ça ne marchera jamais aussi bien que le latin, même si on nous dit qu’on ne pourra faire autrement. La langue poétique a été mise de côté dans le langage insurrectionnel. Tous les livres qui expliquent la nécessité de se révolter ont le même style que ceux qui nous serinent qu’il n’y a pas d’alternative.

La révolte, ce type de révolte, se fera sans moi, car le moi doit déjà changer l’air de lui-même avant de retourner les institutions et l’institution du langage mort. Le langage-ment en tout premier lieu. Il y a un moi en moi qui est sans cesse ratiboisé par les discours et les questions-réponses des interlocuteurs.

Il faut se risquer à parler à tort et à travers, à chanter à la va que j’te pousse, à écrire en même temps qu’on danse, il faut danser avec des bibliothèques entières, prenons telle lettre de l’alphabet et lisons tous les auteurs de la bibliothèque dont les noms commencent par cette lettre, prenons les dans les bras et dansons avec les anciens et les modernes.

Nous sommes totalement libres de renverser la vie par le langage. La révolution ne passera pas autrement. Si vous ne faites pas la révolution de votre propre langage, vous pouvez tourjours vous désespérer de l’autre, car l’autre c’est vous-même en mieux, quelque soit l’autre. Tous les autres poussent en nous-mêmes. Tous les autres font notre langage et notre devenir social intégrés. Nous somme intégrés à notre autre social et la langue s’affadit, le rire ne s’échappe pas et la révolte est un pet dans l’eau. La jeunesse comprend la révolte. Il faut démeurer dans l’inconfort du brouillon et du chant hésitant. Si vous mettez de côté la poésie, si vous ne faites que la confier aux poètes, tant pis pour vous et pour le devenir révoulutionnaire. Vous voulez juste remplacer vos maîtres. Le sens est réactionnaire et tout ce qui sort de la pensée est bon pour les crétins.

La pensée ne délivre pas la vérité, car le vrai est un trou d’air où passe un léger sifflement, telle une danse de l’écrit. Je ne suis pas un poète mais un gesticulateur. Je m’éructe et me crie, je danse et me ris, la poésie est une voix qui gesticule dans l’écrit.