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J'ai peur

J’ai peur. Qu’est-ce que je fais dans ce bus, je suis inconscient. On devrait pas prendre le bus à une heure pareille. A n’importe quelle heure d’ailleurs. Il suffit qu’un fou monte dans le bus et c’en est fini, avec leurs portes sécurisées, le temps que le chauffeur ne réagisse et on est tous bons. Il suffit qu’il y en ait un qui monte là, avec une arme. Ils ont tous des armes maintenant, on ne sait pas d’où ça vient. Ou plutôt si : on sait. Ça traverse l’Europe. Tout un trafic d’armes. Des armes qui finissent dans les banlieues paraît-il, n’importe qui peut acheter une arme à présent et monter dans un bus pour y faire un carnage ! Je le vois d’ici, il monte avec toutes cette bande d’affreux jojos, il fait semblant de rien. Il est un affreux jojo parmi les autres. Il fait mine de rien et il sort son arme quand il est à l’intérieur. Il suffit d’un rien. Il a pas eu son bac, ou alors il a pas de boulot. Il est un affreux jojo et il croit que ça va aller mieux après. Ou alors il ne croit plus en un après. Il veut du maintenant. Tout le monde veut être au présent aujourd’hui. C’est maintenant et pas dans cinq minutes ! Ils veulent tout et tout de suite, c’est pour ça qu’il faut qu’ils s’arment. Ils s’arment contre un peu tout, ils s’arment car ils se sentent rejetés, ils s’arment contre la police, ils s’arment contre la justice. Elle est belle la justice ! Ils se sentent mal aimés dans ce pays. Et là on y a droit direct ! C’est nous qui allons payer, dans ce foutu bus de ce foutu pays. Je le vois direct ! Il monte comme si de rien était. Il a une figure bonhomme, on lui donnerait le bon dieu sans confession. Il vaut mieux ne pas parler de ça, d’ailleurs. Confession ou pas, qu’il aille se faire voir avec son dieu ! Tous les dieux se valent aujourd’hui. Aujourd’hui, un dieu égal un flingue. Je crois en dieu égal je bute tout le monde. Tous les infidèles du bus, je les liquide ! La porte ne pourra pas s’ouvrir, il aura pas le temps le chauffeur, il a pas pensé. Moi j’ai pensé ! Mais seulement je vois pas où je peux me cacher, je vois rien, on est à nu ! Tout partout, dans le mobilier urbain comme ils disent, on est à découvert ! Il faudrait faire des tranchées, que les gens puissent se jeter dans des trous quand un déséquilibré dégaine son arme. Il faudrait construire des abris dans les bus. Pas des abris-bus, ou alors des abris-bus qui ressembleraient à des bunkers. On prendrait le bus seulement s’il y a rien à l’horizon. On regarderait par les meurtrières et on giclerait du métro pour sauter dans le bus. Et puis on serait fouillés à l’entrée du bus, bien entendu. On passerait sous les détecteurs de métaux. Les détecteurs de mensonges aussi. On interrogerait le chauffeur de bus en premier lieu, dès fois qu’il voudrait se suicider et nous avec. On ne veut pas se suicider avec les chauffeurs de bus, ni avec ceux qui montent dedans ! Il nous faudrait au moins un casque avec des protections. Un gilet par-balles pour prendre le bus. Rien n’est fait ! On est là tout nu sur notre siège et rien pour nous protéger. Il faudrait des vitres anti projectiles, une sorte de palissade ou de paravent, un écran de protection métal et parpaing devant les sièges, pour pouvoir se protéger d’un tir. Et s’il a des grenades, comment éviter le souffle et les éclats ? il faudrait peut-être des cabines de force avec cloisons ignifugées, mais je suis pas spécialiste. Ici je le vois monter, il a l’air de rien, l’air d’un imbécile heureux et d’un coup tout change dans sa figure. Il a envie de dégommer et il ne va pas s’en priver, rien qui le retienne aux alentours ! Et c’est moi qu’il va choisir, car je suis bien placé. Il y a de plus tout cet espace libre devant moi, car contrairement aux autres jours, il y a toute cette masse de gens debout devant mon siège qui fait défaut. Je le sens gros comme une maison, il va m’occire dans à peine cinq secondes, c’est le dernier de la file qui monte dans le bus, il a déjà sa main dans la poche, il va tirer son pistolet de là, ou alors il va déclencher sa ceinture explosive devant le chauffeur. Je le vois plutôt prendre une arme, je ne sais pas pourquoi, mais je sais qu’il a ça dans la tête et dans la mienne bientôt la balle. Ça doit faire bizarre quelqu’un qui vous désigne avec une arme. Doublement bizarre, car vous avez ce type qui vous montre du doigt, ou plutôt du bout de son canon et au même moment de la détonation vous sentez une vive douleur. C’est comme s’il vous avait pénétré violemment dans la tête avec son doigt. D’un coup cet homme ouvre le feu, mais vous ne voyez que sa main qui se lève vers vous et la souffrance vous tenaille au même moment, comme s’il vous avait touché avec une partie de son corps, alors qu’il se trouve à plusieurs mètres de vous. C’est ça le progrès. Le son doit sûrement venir ensuite, une fraction de seconde, mais la sensation doit être plus rapide, le cerveau ou ce qu’il en reste, ne doit guère comprendre ce qui lui arrive. Quelqu’un vous a montré avec sa main et boum, ça fait mal dans la tête. Il doit y avoir aussi un goût de balle, une sensation de métal, la bouche ou le nez doit de suite fonctionner et nous apporter cette sensation désagréable de brulure et de sang. Je n’ai jamais aimé mettre des couteaux dans ma bouche, mais ça doit faire le même effet. Cependant il s’agit là d’un couteau brûlant qui pénètre les organes, qui fait tout saigner, tout doit hurler de douleur dans le corps. Tout est au présent également pour celui qui souffre, celui pour qui il y a du feu et des saignements en dedans. La dernière pensée doit être pour le bus. Qu’est-ce que j’ai fait de mal dans ce bus. Qui m’a désigné. D’où vient cette douleur si vive. Le corps entier doit rester perplexe. Aujourd’hui encore je ne me suis pas fait tirer dessus. Il a préféré ranger son pistolet, il faut dire que j’ai lancé un regard noir. Et puis j’ai pensé très fort à ça et quand je pense très fort à ça, ça n’arrive pas. Mais il faut pas le dire, c’est un secret. A chaque fois j’y pense et je sais que le jour où je n’y pense pas, c’est là que ça arrive. Tout finit par arriver. La balle finira par venir. Sur qui, ou sur quoi. Elle finira par atteindre son but. En ce moment même de nombreuses balles atteignent leur but et c’est toujours pour la victime une surprise, car ça n’est pas naturel. Si on tirait avec les flèches ça surprendrait déjà. Mais imaginez une balle qui vous traverse ! Cela dit, une flèche ça a son poids ! Et une lance c’est encore pire. Attaqué à la lance dans un bus, il rendit enfin l’âme ! il manquerait plus qu’un titre pareil pour ma nécrologie ! (J'ai imaginé comme voix pour ce narrateur paranoïaque, celle de Bernard Heidsieck et c'est pour ça que je mets cette série d'images, car ça me fait pensé aussi à ces collages que j'avais notamment réalisé pour la revue Fusées.)