Nous n’écrivons pas dans la rue, en marchant, ou en conduisant. Nous ne sommes jamais sur la route en sifflotant de la poésie. Nous ne poétisons pas en parlant et en marchant. Ou discutant le bout de gras sur un pied de porte. Nous n’écrivons pas en jardinant ou en rempaillant. D’ailleurs on rempaille plus de nos jours. On n’écrit plus non plus, tout en fumant du gris ou buvant un godet. Ou en se battant comme des chiffonniers. En se traitant comme des chiens, jurant comme un charretier. Nous n’écrivons plus en courant comme un dératé pour prendre le car. D’ailleurs on ne dit plus le car, on dit prendre bus. Et dans le bus on n’écrit pas non plus. A la rigueur dans un train, mais dans un train on ne dit plus train. Nous n’écrivons plus en piaffant, ou en rigolant. D’ailleurs on ne rigole plus nulle part. Même au cinéma, encore moins devant la télé. On ne se bagarre plus au théâtre, on n’y va plus, ou alors pour faire le malin. Nous écrivons pour faire le malin. Le mariole. Pour faire bien, comme tout plein. Tout plein qui s’y mette pour y rien commettre. Nous nous croyons d’une race supérieure, celle qui fout plus rien. Qui n’a plus rien à dire, ni prouver, sauf à soi-même. Nous n’avons plus de soi-même, nous sommes brouillés. Nous sommes ébouillantés dans la vie même. La vie qui afflue sans nous. Même la vie n’afflue plus, ou ailleurs, dans les lointains. Le lointain qui nous regarde de biais, le passé qu’on zieute avec mépris. On est tellement hautains avec nos lointains. On s’y mettra pour plus tard, quand on n’y sera plus. Nous n’écrivons plus que pour avoir pignon sur rue. Pour donner son avis, ses commentaires tous les jours, dans le grand bain quotidien où chacun a son mot à dire. Mais il n’écrit pas le chacun. Le chacun est chafouin c’est tout. Il chafouine et baragouine. Il n’écrit pas, il est versatile. Il poursuit sa propre haine de lui, à travers l’autre. L’autre et son double au gras. Sa doublette comme aux boules. L’autre est en soi et il a bien les boules. On n’écrit plus parce qu’on a faim, parce qu’on a soif, ou alors pour régurgiter les maigres propos. Plus rien qui passe dans le trou à tarte. Tout nous est retenu et on retient rien de nous-même. Nous-mêmes en trop, dans un devenir de trop, face à l’espace en trop. L’espèce d’espace dépecé. Nous avons trop déprimé la vie même qu’elle nous déprime en retour. Ça nous revient dans le nez. On ne sait pas quoi faire pour se regarder en face. Avant on avait les miroirs. Maintenant on a loué plein de glaces. On est dans la ligne de mire. Mais personne nous voit. Ça nous fait enrager. L’autre se regarde trop en nous. Il a trop de vues de nous-mêmes en lui. L’autre en peut plus. Il veut rester tout seul. Il regarde ses écrans, il se craint dedans, en plus on lui a prédit qu’il serait à cran, qu’il aurait sa minute personnelle. On lui a dit que ça serait son heure. Il aurait son temps. Personne n’aura gagné, tout le monde sur la même ligne, à végéter, en attendant et après pire. Pire que soi-même on fait pas mieux aujourd’hui. Aujourd’hui on n’écrit plus. On est trop fatigués. On baigne dans la saleté humaine. On reste là à flotter, parmi les restes d’humanité. Plus rien pour se couvrir un temps soi peu. Plus de petite laine à se mettre alors que les temps sont couverts. Critiques. Qu’on va tous y passer. Grandement temps de disparaître. De plus écrire le iota d’une pièce. Un dramaticule. Plus qu’un monticule marronnasse sur lequel pérorer, c’est-à-dire exister, jusqu’à la prochaine désintégration. La future solution finale animaux et plantes compris. Et les cailloux avec. Tout passer à la moulinette, même les liquides et les cieux pareils. Plus rien voir passer dedans ses propres yeux. Pleurer mais le regard sec. Sans l’écriture qui nous en chie une pendule. Plus d’heure ni finition. Tout ça au trou, aux oubliettes. On a fait notre temps, notre race d’invincibles a vaincu, surtout l’invincibilité. L’indicibilité. L’imbécilité partagée. La docilité est pour maintenant. A nous la niche. A nous les doudous et qu’on la ferme. Ou alors il faut se détendre. Se laisser aller, sommeiller. Prendre son parti de laisser venir. Tomber par terre et ne se relever que par la pensée. Le cerveau seul qui turbine. Qui rigole. Qui s’emporte dans sa pauvre tête. Comme dans un tombeau. Seule dans le crâne que ça continue d’écrire. Seulement la cervelle qui s’emballe pendant que le corps flanche. Tout corps devrait flancher devant l’écriture. Tout corps devrait tendre à disparaître, pour laisser place au chant. Le chant pur. Et la distraction. Seulement dans la tête. Seulement voir des étoiles, des chavirements. Des fusées qui partent pour aller nulle part. Dans la seule nuit noire. Seulement les mots franchir le mur du son et brûler, voilà ce qu’on doit laisser venir. On doit plus penser avec le corps, avec les mains, avec la bouche. On doit sourire, rester béat d’admiration, face au feu d’artifice. Se laisser gambader, se laisser vautrer, sauter. Passer le mur du son qu’avec ce qui se passe en nous. Dans le secret. Le langage béant. Tout sourire avec son tout seul. On le voit quand on dort. On voudrait en aligner que deux phrases. On voit bien que les mots s’entremêlent. Ils signent la défaite du sens. On veut les prolongations. C’est pour ça que nous poétons. Nous poétons jusqu’à teutheure parce que nous voulons retrouver l’état du corps fameux. Le vrai corps de nos vies enflammées. Nos météorites. On veut regarder comme ça se met en boule. Il s’agit de petits cochonnets lancés en l’air. Ou alors des carrés qui tournent. Des cubes qui s’agitent. Et ça nous fait spectacle. C’est ça qu’on veut retrouver. On veut le neuf de ce langage de vieux qui nous a refaits. Toujours on a été refaits par les mots. Toujours on a su aligner que deux phrases. Deux vers dans une même phrase. Même pas deux vers, juste une chansonnette. Le petit refrain tout bête de la chanson globale. Un chant sans langue. Une langue musicale sans partition. Pas d’écriture, juste un défilement étourdi. C’est ça qui nous a surpris. Qui nous met en bas du lit. Et qu’on veut déclamer. Mais ça se déclame tout seul, sans même nous. Nous on est que des suiveurs, des besogneurs. On sait pas par quel bout commencer. C’est comme voir un boulier s’agiter tout vite. Sans aucune main, sans même un esprit. Un boulier qui tourne fou furieux. Une parole faite de chiffres. Des bâtons par millions et ça se déroule tout seul. C’est magique. C’est la poésie magique qu’on voit respirer par nos têtes. Et il suffit qu’on intervienne et tout est déjà recouvert. Rabougris. Tout est vieilli de sens. Tout est bon pour le parler de porte à porte. Et des portes cadenassées. Tout part au coffre. Mais rien qui fait des ronds dans l’eau, traverse un rideau. Rien qui fait l’oiseau dans nos maisons. Tout reste sur le papier, englué. Et le tout c’est le rien. Le rien qui nous vient et nous fait tenir. Espérer. Trouver la poésie vraie. C’est ainsi. Pire que des truffes. Avec nos écrits bestiaux. Nos sales traces de pattes d’écrivains. Nos petites crottes dans l’Écriture. Nous ne sommes que des porcs face à la poésie.
J’avais un cœur, vous aviez le mien. C’était mon cœur et il était vôtre, totalement et moi, moi J’avais aussi ce cœur, c’était à vous, totalement et vous, vous étiez à moi et moi totalement aussi. J’avais échangé le vôtre pour le mien, voilà tout : Cœur pour cœur, épée contre épée, je ne sais pas. Pourquoi je dis ça ? mais reprenons : Cœur pour deux, deux en un. Un pour tous et tous pour un, on se saignait ainsi, des quatre veines. Mon cœur pour n’être plus. Plus qu’un seul dans les deux, deux mélangés, consignés, consommés, puis vidangés, repris mais pas échangés : on ne savait plus qui avait le cœur de l’autre à force. Mais vous, vous avez voulu que je vous le rende, impossible ! Le mien était dans le vôtre le vôtre dans le mien. C’était à couteau tiré, il fallait fendre : les deux pour se retrouver, un peu, seul en soi, soi sans le cœur. Cœur de l’autre, mais aussi sans son sien. Mon mien de cœur, chamboulé en vous et vous, le votre de cœur : balloté par moi, bonheur après bonheur, comme des bosses. Les dos d’ânes sur la route : des cailloux dans vôtre cœur. Il fallait le rendre impec et le mien : avec. Tous deux pourtant bien cabossés, j’avais l’impression d’avoir perdu le vôtre et tout en le perdant : je perdais ainsi le mien. Qu’avez-vous fait de mon cœur, vous ai-je demandé. Mais vous n’avez pas demandé votre reste : vous aussi étiez sans cœur. Qu’avez-vous fait de nous vous ai-je alors quémandé et vous : vous me répondiez : et vous ? Qu’avez-vous fait de nous, de nos cœurs séparés. Par la feuille. Celle du boucher, c’est ça ? Vous l’avez donc coupé ? tranché ? L’avez-vous haché menu, comme le fruit défendu ? Ce fruit partagé, et la fleur de l’oranger ? Et l’encens, la couleur ? Vous qui l’aviez mis à nu, comme ce pauvre enfant qui naît. Il fut promptement éjecté, alors s’est enfui, eh oui ! Délaissé des entrailles de sa mère. Il n’aurait pas voulu naître aussi vite. On l’a arraché de ce tendre repos, il a dû partir de lui, c’est-à-dire d’elle, mais moi ? C’est moi qui ai désiré vous donné mon bien. Et vous pareil, vous avez accouché du vôtre, avec consentement, comme si vous donniez votre sang et moi ? Moi vous m’avez vidé de tout, comme l’enfant qui prend tout, sans demander son reste et s’en va vivre sa vie, loin du bonheur : et il le regrettera ! Il le regrettera ainsi, toute sa vie ! Le cher cœur, d’être ainsi parti, sans même se retourner. Ce cher cœur ingrat qui maintenant fait sa vie hors de moi.
D’après Marcelline Desbordes Valmore
« Qu’en avez-vous fait ? »
Nous venons tous du paysage
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