Chaque humain est une guerre. Chaque humain pourrait être une guerre. Chaque humain doit être une guerre. Chaque être humain devrait mener sa guerre. Une guerre pour lui seul. Une guerre en lui qu’il mènerait de front. Une guerre en lui et à travers lui. Dans chaque humain devrait résonner la guerre totale. La sienne et celle de l’autre. La guerre totale à l’autre. Et en l’autre. Et à travers l’autre. Chaque être humain doit maintenant livrer bataille pour son camp et pour le camp de l’autre. Que les autres soient aussi dans la bataille rangée. Qu’il y ait front commun avec tout ce qui s’anime. Front commun de toutes les guerres et pas seulement humaines. Que chaque humain déjà livre une guerre violente en lui-même et pour lui-même. Mais que cette guerre rebondisse. Qu’elle fasse des petits. Des petits et grands rouleaux. Que chaque guerre soit comme une vague. Une vague qui se renouvelle en l’autre. Une nouvelle vague d’autre. Qu’il y ait ainsi plein de rouleaux qui s’abattent. Sinon l’humain ne s’en sortira pas. S’il ne livre pas sa guerre personnelle. Et que cette guerre fasse exploser les autres. Que toutes les guerres autres concernent chaque humain au plus profond de lui. Que tous les humains aillent au pinacle d’eux-mêmes. Qu’ils livrent la dernière bataille chaque jour. Que ça monte très haut en chacun. Que chacun livre une bataille sans mercis à chaque instant de sa vie et on verra bien. On verra bien qui rira le dernier. Car qui vivra verra. Et peut-être alors on s’en sortira tous la tête haute. Le genre humain s’en sortira. A moins qu’il ne s’en lave les mains. Et que tout le monde soit content. Que ça fasse la rue Michel à l’espèce humaine. Car après tout ce n’est pas de guerre que l’on parle. On ne parle pas de guerre ni même de bataille ici même. On parle de montée. On parle de s’atteindre dans la montée. Sur la marche la plus haute. On parle d’être au plus près de soi. La tête de soi. Au plus haut degré de soi-même. Au plus près de la touche finale de soi. Au plus près du mur même. Que l’on se cogne chacun le mur une bonne fois. Que l’on se parle par mur interposé. Que le mur soi le moment ultime. La dernière brique pour se constituer. Le dernier carré. Atteindre la dernière ligne droite et tenir. Car le plus dur est de rester à soi-même et ne pas se disperser. Le plus dur est d’être un roc. Ou même un bout de terre. Un tout petit bout de terre. Avec une belle terre meuble. Bien remuée. Une petite terre bien retournée pour y venir planter ses choux.
j'ai tous ces frères qui parlent comme moi, le même accent, les tremblements dans la voix, ces bizarres intonations qu'on possède, pour montrer qu'on ne possède pas, même ma soeur à cette voix qui redoute l'air tout autour, qui met du temps pour avancer, comme un âne qu'on voudrait sortir de l'enclos. Rien à faire le baudet est réticent, il ne veut rien fréquenter, ne pas user sa salive dans le monde courant. Rester à l'intérieur de sa propre voix, ses vacillements. Ces mêmes façons de s'écrouler à chaque moment où on avance une idée, et puis des silences trop long qui font croire qu'on réfléchit alors que parler nous a déjà démoli la cervelle.
Notes sur l’Écriventure
Per-Jakez, le narrateur dit à la naissance du personnage, que c’est comme l’explorateur, alors qu’en réalité il s’agit de l’écrivain breton. Il y a ainsi une perte de mots, de désignation correcte, à l’opposé de ces mots que l’on désigne tout au long du livre il y en a aussi pas mal qui se perde dans la bataille du langage.
Per-Jakez c’est avec ce personnage qu’on passe à un autre niveau, ou un autre moment véritablement dans le livre. Per-Jakez, puis Lou Ravi, incarnent différentes choses, Pez-Jakez bien sûr c’est la Bretagne, mais aussi les familles du Nord le monde ouvrier, mais aussi les rêves en tant que flic que peut faire le personnage (quelqu’un dans la gendarmerie était surnommé ainsi). Per-Jakez c’est lui qui reprend l’enquête à son compte.
Ce qui convient c’est aussi d’épuiser le langage par moment, d’aller à sa perte, de partir de Per-Jakez, de ses souvenirs, de son enfance et puis de parcourir le langage sans plus réfléchir.
C’est comme ça que j’écris mes textes, sans savoir quelle direction prendre, être avalé par la parole, ne plus savoir si ce que je dis est réellement correct, réellement censé, si ce que je dis conduit à l’éloignement de la fin, c’est ça qui importe : s’éloigner de la fin du texte. Je lutte contre la fin du texte, l’écriture c’est ça, c’est trouver le moyen de continuer, de poursuivre la lutte contre la fin du texte.
Et donc en fait il ne faut pas se tromper de chemin, on prend de bonnes ou mauvaises options. Parfois il m’arrive de prendre une mauvaise route et c’en est fini de l’écriture, je suis dans une impasse, il y a des congères, la route est bloquée et j’ai du mal à faire demi-tour. Ça ne sert à rien, le texte est bon pour les oubliettes.
Ce qu’il faut c’est ne pas se souvenir de l’écriture, écrire loin de son corps, son corps nourri aux habitudes de la vie, de la vie du quotidien, son corps du quotidien, son corps qui n’a plus d’oreilles, qui n’a plus de cœur, n’a plus le souffle de l’écrit dedans
Et donc parfois je ne me souviens pas, quand je reviens au texte, je me souviens pas d’avoir écrit tel ou tel bloc de texte, et même je ne le comprends pas, parfois, c’est pour ça que parfois je le découpe non plus en prose mais en vers. Mais ce n’est pas du vers libre, c’est de la prose découpée pour mieux piger ce que j’y dis ! Chaque mot, chaque répétition même, sont importants, tout ça dit quelque chose avec le souffle dedans qui dit aussi.
Car ce que j’y dis, je l’ai dit avec un autre corps, pas celui avec lequel je le lis maintenant
Ce corps totalement bouché, ce corps de cérumen qui m’empêche vraiment de m’envoler dans la logique pure du texte, dans sa pensée interne, celle qui le tient debout, c’est comme l’équilibre interne, l’oreille interne qui maintient la station debout sans tomber. Il faut lire avec le corps debout, vivant, dans son écriture.
C’est pour cela que la performance est importante, car le corps fait passer toute l’épreuve au texte. Le corps comprend le texte. Le corps est sa logique. La bouche ponctue le texte mieux qu’avec les doigts. C’est toute une machinerie l’écriture et le final c’est le livre, mais c’est aussi une publication à l’oral, un travail vers l’oralité.
Il a plusieurs publication le texte, mais bien sûr sa principale c’est l’aventure livresque. C’est là où l’autre, le lecteur, peut trouver sa lecture, sa parole dedans, se faire entraîner par un texte mais y trouver son rythme à soi. Moi je pense qu’un vrai et bon lecteur peut trouver sa voie propre dans mes livres (sans m’avoir entendu).
Ce qui est important aussi c’est le brouillon.
C’est l’apprentissage par le brouillon, le non savoir qui se développe par l’apprentissage, le divertissage, pas le divertissement mais les divers possibilités, tisser les possibles, aller ici ou là ne jamais se maintenir comme le font les poètes
Les poètes font durer la poésie mais loin du brouillon, de l’inconnaissance, de la jeunesse
Ils veulent enfoncer le trait (dans la ligne)
Et ils finissent à s’enfoncer dans des fauteuils
Ils demeurent assis dans leur connaissance de la poésie
La poésie ça devrait être : Je touche à tout, je produits tout,
C’est comme quand apparaît une écriture, un style, une vue de l’autre
C’est comme un enfant qui dessine, c’est ça qu’il faut à la poésie et non des maîtres
Des savoirs sachant
Le poète doit être opposé à la poésie, il doit fonder sa colère, bâtir sa rage sur les restes fumants de la littérature.
On a des maîtres, on a des morales, on a des serruriers de la poésie
ils ouvrent toutes les portes mais elles ont déjà été ouvertes
C’est des spécialistes de la morale en fait, alors que la poésie c’est le rire, mais pas le rire de je rigole, c’est le rire de la phrase, de comment échapper à elle, comment détourner la conversation, le parler, comment faire la girouette avec la langue, la tourner, faire la toupie, trouver des jeux mais pas pour adultes, pour groupes d’adultes qui s’ennuient et font des stages, des ateliers, des groupes de retraités les poètes.
Et qui veulent créer
Le problème c’est la création, les centres de création, les discours de ces centres de création qui font en fait devenir le langage absolument pas drôle, pas inventif, pas explosif, la langue qui ferait exploser les verrous en fait, l’écriture qui serait comme un détournement, une attaque, une agression du lecteur, comme Artaud et ses glossolalies, des choses qui se dressent de la page, des couteaux qu’on pointe vers les yeux du lecteur.
Le père la nuit se réveille en sursaut. C’est sans doute la mère qui le réveille en se rendormant, car elle a tiré sur les couvertures tout en se retournant et le père a pris froid. Le père se retourne alors pour caresser la mère, mais la mère se met à geindre et à grogner. Alors le père comprend que ce n’est pas le moment et se retourne. La mère se retourne à son tour car elle pense qu’elle a sans doute trop geint ou trop grogné. Elle s’approche du père et veut l’entourer avec son bras. Le père ne bouge pas d’un iota. La mère s’approche encore plus en se collant au dos du père. C’est après s’être collée à lui qu’elle lui demande si elle peut se coller à lui. Elle entend alors une sorte de grognement provenant du père et l’interprète comme un oui. Elle se colle encore plus fort au père et lui prend sa seule main disponible en la tenant fermement. Elle sent que le père résiste car le père boude. Elle tente de s’endormir sur le dos du père, mais le père veut rester éveillé grâce à le bouderie. La mère tente de maintenir bien serrée la main du père qui se dérobe pour attraper un truc hors du lit. Sa main fouille ainsi l’air, seulement il n’y a aucun truc à attraper, alors le père remet sa main dans la main de la mère qui la serre immédiatement très fort. Puis ils font semblant de dormir. Mais le père n’arrive toujours pas à dormir alors il enlève sa main et la projette dans le vide pour attraper à nouveau quelque chose. Il finit par prendre une bouteille au vol et parvient à s’extraire du bras de la mère et se lever à demi découvert pour boire au goulot de la bouteille. Puis il se remet dans sa position initiale pour que la mère s’agrippe à nouveau et s’endorme. Puis la mère, n’en pouvant plus lui claque un bisou dans le dos et se retourne. Le père ne sait pas quoi faire, il tâte encore hors de son lit, sur le sol cette fois, pour trouver quelque chose et finit par saisir une lampe frontale. Il enfile le bandeau élastique autour de sa tête, se lève, allume le phare et part dans la nuit.