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petite plume (et garde-corps)

Stylo-plume

 

J'aime bien les stylos-plume. Mais eux ils ne m'aiment pas. J'aimerais écrire avec un stylo plume. Un beau et gros plume. Mais je ne sais pas quoi écrire. Je suis plongé dans la vie. Je préfèrerais écrire qu'être vivant. Avec un bon gros stylo. Un plume. J'aimerais vraiment qu'il ne me résiste pas. Tous les stylos-plume que j’ai connus me résistent. Sauf les banals, les basiques, les moches stylos-plume. Ceux dont tout le monde se fout pas mal. Eux ils glissent bien mais je n'aime pas les tenir. On a l'impression de rien tenir. On tient à rien avec ce genre de plume. Mais tout de même à la vie, ça on y tient. Mais avec un bon gros plume on tiendrait quelque chose d'autre. Et on pourrait écrire. Ça glisserait tout seul. Rien ne résisterait à mon plume. J'écrirai sans arrêt. Je serai vivant. Hors de ma vie, même. Celle où les stylos plumes passent leur temps à me résister. Pour que je crève. La gueule ouverte. Dans la vie même. Faudrait que j'invente mon propre plume. Un plume qui m'irait comme un gant. Je me revêtirai du plume et les choses iraient mieux. La vie serait plus facile. La vie mienne. Je serai dans moi. Avec mon plume. Seulement je ne sais pas comment m'y prendre. Car je problème du plume en général c'est que le bout accroche. La pointe devient rêche et je n'arrive pas a écrire. C’est illisible. Et je m’énerve. Je ne sais plus où j’en suis, j’ai perdu le fil à cause de ce plume qui oublie une partie de mes mots. Il faut que j'écrive me plus vite possible et ce bout du plume gratte trop. Cette pointe écrase l’écriture. Ne laisse plus passer l’encre. Aucun plume ne respire avec moi, aucune possibilité de tracer dans le verbe. Le rendu est sale. Il faut dire que je suis gaucher. Et il n'y a rien de pire que les vrais gauchers. Ceux qui même au foot on le pied gauche. Tout est intégralement à gauche, de la tête au pied. On ne peut rien y faire. C’est la fatalité. Alors quand on est gaucher comme moi et qu’on écrit avec un plume on en met partout. Ça met de l'encre partout. Sur ma manche. Sur la feuille. Sur la ligne d'avant. Il faut que j'invente un plume où il n'y a plus de problème. Je dois savoir faire ça. Je dois retrouver les gestes. Les bons gestes de fabrication. Car je dois faire ça. J'ai oublié mes connaissances en la matière. Mon savoir sur les stylos plumes. Sur les portes plumes aussi, pourquoi pas. Sur tout ce qui touche au plume. Car mon nom vient de là, après tout. Je l'ai lu quelque part. Mon nom veut dire Petite plume. Je l'ai lu c’est sûr, j’ai oublié où. Dans un dictionnaire sans doute. Un dictionnaire des noms de gens. Et ce n'est pas vrai que mon nom veuille dire friture. Il veut surtout dire petite plume en Belge. Car c’est du Belge, assurément. Et non pas friture, voir petite poêle. Comme une poêle à frire. On pourrait m’appeler : L'homme qui frit. Car mon prénom veut dire homme en germanique. Et mon nom friture. L'homme qui fait frire. Dans une petite poêle. L'homme qui frit sans qu’on lui demande. Alors que je suis sûr que non. Je n'ai rien à voir avec la friture, ou avec les poêle. Mais avec les plumes. Les petites plumes. Les plumes qui volètent dans les airs. Les petits plumes libres. Petits plumes libres dans la vie. Mon petit plume pourrait dire ma mère, si elle était encore en vie. Ou : ma petite plume. Alors ma p’tite plume ? Peut importe le sexe. Le plume n'a plus de sexe. Il ne gratte plus. On lit tout parfaitement. Il a une belle encre. De belles lignes, des courbes gracieuses. De beaux pleins et de beaux déliés. De belles rondeurs en somme. C'est un beau plume, on le reconnaît. Un petit plume doux. Qui volète dans les lettres.

 

 

 

 

Le Garde-corps

Ma femme pense que je devrai travailler au lieu de penser à mon plume. Elle dit que je devrai plus penser qu'à ça, et ne plus penser au plume. Le plume ne mène à rien me dit-elle. Le plume ne mène qu’aux ennuis, c’est ce qu’elle pense. Elle veut me voir dans un travail stable, sans conséquence, sans qu’il y ait de problème. Un métier sans problème, que je me remue, un job même, quelque chose qui m’occupe. Car ce n’est pas un plume que j’ai dans la main, plaisante-t-elle, mais un poil. J’ai un poil dans la main dit-elle, moi je ne le pense pas. Je n’ai pas plus de poil que de plume dans la main en tout cas. Si j’ai un poil c’est comme elle. Elle non plus n’aime pas le travail, mais elle veut que ce soit moi. C’est comme cette histoire de garde-corps. Que je remplace le vieux. Un garde-corps en bois, qui il est tout pourri, mangé par les champignons. Qu’est-ce que ça peut me faire moi, mais il a fallu que je m’y mette. Elle a parlé du nouveau garde-corps que je faisais à notre fille. Elle a dit regarde bien ce garde-corps. C’est quoi un garde-corps a dit notre fille. Alors ma femme a expliqué que c’était pour garder le corps. Sinon il tombait. Le corps tombait. Je n’avais pas vu les choses ainsi. Je n’avais pas cherché l’explication. La définition. Je ne suis pas comme elle. Quand elle a expliqué la définition j’ai été plutôt surpris. Je ne pensais pas qu’un garde-corps c’était cela. Pourtant j’étais en train de le fabriquer, de fabriquer un truc en tout cas. Et qui s’appelle un garde-corps, mais il pouvait s’appeler comme il veut. Je n’ai pas cherché à comprendre ce que ça voulait dire. Elle oui. Elle tout de suite elle cherche la signification des choses. Et je trouve ça inquiétant. Qu’on s’intéresse de si près à la signification des mots. Qu’on dissèque leur sens. Moi je ne m’y aventure jamais. Je prends un mot pour ce qu’il est. C’est-à-dire pour un moins que rien. Car après tout ça ne veut rien dire. Garde-corps je trouvais ça d’une complexité. Je disais barrière. D’ailleurs quand je suis allé voir le vendeur il m’a dit quoi ? un quoi ? Un garde-corps ! Bon…, si vous voulez : une balustrade. Une barrière quoi ! Pour un balcon... Lui aussi il se méfiait des constructions un peu prétentieuses. Avec des mots qui savent tout. Jamais il ne se serait dit qu’un garde-corps c’était pour garder le corps. Il aurait compris autre chose sans doute. Ou plutôt : il n’aurait pas cherché à comprendre. Il aurait laissé tomber. Tout comme moi. J’ai vite laissé tomber. Je ne me suis guère aventuré. Il vaut mieux éviter de s’aventurer dans le langage. Le langage et moi ça fait deux. Tandis que ma femme elle cherche toujours les complications avec les mots. Moi je ne fais plutôt pas de vague. Je me dis que ça doit dire vaguement ça et puis roulez jeunesse.

 

à l'intérieur de son tout-seul

Guerre totale

Chaque humain est une guerre. Chaque humain pourrait être une guerre. Chaque humain doit être une guerre. Chaque être humain devrait mener sa guerre. Une guerre pour lui seul. Une guerre en lui qu’il mènerait de front. Une guerre en lui et à travers lui. Dans chaque humain devrait résonner la guerre totale. La sienne et celle de l’autre. La guerre totale à l’autre. Et en l’autre. Et à travers l’autre. Chaque être humain doit maintenant livrer bataille pour son camp et pour le camp de l’autre. Que les autres soient aussi dans la bataille rangée. Qu’il y ait front commun avec tout ce qui s’anime. Front commun de toutes les guerres et pas seulement humaines. Que chaque humain déjà livre une guerre violente en lui-même et pour lui-même. Mais que cette guerre rebondisse. Qu’elle fasse des petits. Des petits et grands rouleaux. Que chaque guerre soit comme une vague. Une vague qui se renouvelle en l’autre. Une nouvelle vague d’autre. Qu’il y ait ainsi plein de rouleaux qui s’abattent. Sinon l’humain ne s’en sortira pas. S’il ne livre pas sa guerre personnelle. Et que cette guerre fasse exploser les autres. Que toutes les guerres autres concernent chaque humain au plus profond de lui. Que tous les humains aillent au pinacle d’eux-mêmes. Qu’ils livrent la dernière bataille chaque jour. Que ça monte très haut en chacun. Que chacun livre une bataille sans mercis à chaque instant de sa vie et on verra bien. On verra bien qui rira le dernier. Car qui vivra verra. Et peut-être alors on s’en sortira tous la tête haute. Le genre humain s’en sortira. A moins qu’il ne s’en lave les mains. Et que tout le monde soit content. Que ça fasse la rue Michel à l’espèce humaine. Car après tout ce n’est pas de guerre que l’on parle. On ne parle pas de guerre ni même de bataille ici même. On parle de montée. On parle de s’atteindre dans la montée. Sur la marche la plus haute. On parle d’être au plus près de soi. La tête de soi. Au plus haut degré de soi-même. Au plus près de la touche finale de soi. Au plus près du mur même. Que l’on se cogne chacun le mur une bonne fois. Que l’on se parle par mur interposé. Que le mur soi le moment ultime. La dernière brique pour se constituer. Le dernier carré. Atteindre la dernière ligne droite et tenir. Car le plus dur est de rester à soi-même et ne pas se disperser. Le plus dur est d’être un roc. Ou même un bout de terre. Un tout petit bout de terre. Avec une belle terre meuble. Bien remuée. Une petite terre bien retournée pour y venir planter ses choux.

La voix, c'est notre accident

j'ai tous ces frères qui parlent comme moi, le même accent, les tremblements dans la voix, ces bizarres intonations qu'on possède, pour montrer qu'on ne possède pas, même ma soeur à cette voix qui redoute l'air tout autour, qui met du temps pour avancer, comme un âne qu'on voudrait sortir de l'enclos. Rien à faire le baudet est réticent, il ne veut rien fréquenter, ne pas user sa salive dans le monde courant. Rester à l'intérieur de sa propre voix, ses vacillements. Ces mêmes façons de s'écrouler à chaque moment où on avance une idée, et puis des silences trop long qui font croire qu'on réfléchit alors que parler nous a déjà démoli la cervelle.

Corps d'habitudes (notes pour l’Écriventure)

Notes sur l’Écriventure

Per-Jakez, le narrateur dit à la naissance du personnage, que c’est comme l’explorateur, alors qu’en réalité il s’agit de l’écrivain breton. Il y a ainsi une perte de mots, de désignation correcte, à l’opposé de ces mots que l’on désigne tout au long du livre il y en a aussi pas mal qui se perde dans la bataille du langage.

Per-Jakez c’est avec ce personnage qu’on passe à un autre niveau, ou un autre moment véritablement dans le livre. Per-Jakez, puis Lou Ravi, incarnent différentes choses, Pez-Jakez bien sûr c’est la Bretagne, mais aussi les familles du Nord le monde ouvrier, mais aussi les rêves en tant que flic que peut faire le personnage (quelqu’un dans la gendarmerie était surnommé ainsi). Per-Jakez c’est lui qui reprend l’enquête à son compte.

Ce qui convient c’est aussi d’épuiser le langage par moment, d’aller à sa perte, de partir de Per-Jakez, de ses souvenirs, de son enfance et puis de parcourir le langage sans plus réfléchir.

C’est comme ça que j’écris mes textes, sans savoir quelle direction prendre, être avalé par la parole, ne plus savoir si ce que je dis est réellement correct, réellement censé, si ce que je dis conduit à l’éloignement de la fin, c’est ça qui importe : s’éloigner de la fin du texte. Je lutte contre la fin du texte, l’écriture c’est ça, c’est trouver le moyen de continuer, de poursuivre la lutte contre la fin du texte.

Et donc en fait il ne faut pas se tromper de chemin, on prend de bonnes ou mauvaises options. Parfois il m’arrive de prendre une mauvaise route et c’en est fini de l’écriture, je suis dans une impasse, il y a des congères, la route est bloquée et j’ai du mal à faire demi-tour. Ça ne sert à rien, le texte est bon pour les oubliettes.

Ce qu’il faut c’est ne pas se souvenir de l’écriture, écrire loin de son corps, son corps nourri aux habitudes de la vie, de la vie du quotidien, son corps du quotidien, son corps qui n’a plus d’oreilles, qui n’a plus de cœur, n’a plus le souffle de l’écrit dedans

Et donc parfois je ne me souviens pas, quand je reviens au texte, je me souviens pas d’avoir écrit tel ou tel bloc de texte, et même je ne le comprends pas, parfois, c’est pour ça que parfois je le découpe non plus en prose mais en vers. Mais ce n’est pas du vers libre, c’est de la prose découpée pour mieux piger ce que j’y dis ! Chaque mot, chaque répétition même, sont importants, tout ça dit quelque chose avec le souffle dedans qui dit aussi.

Car ce que j’y dis, je l’ai dit avec un autre corps, pas celui avec lequel je le lis maintenant

Ce corps totalement bouché, ce corps de cérumen qui m’empêche vraiment de m’envoler dans la logique pure du texte, dans sa pensée interne, celle qui le tient debout, c’est comme l’équilibre interne, l’oreille interne qui maintient la station debout sans tomber. Il faut lire avec le corps debout, vivant, dans son écriture.

C’est pour cela que la performance est importante, car le corps fait passer toute l’épreuve au texte. Le corps comprend le texte. Le corps est sa logique. La bouche ponctue le texte mieux qu’avec les doigts. C’est toute une machinerie l’écriture et le final c’est le livre, mais c’est aussi une publication à l’oral, un travail vers l’oralité.

Il a plusieurs publication le texte, mais bien sûr sa principale c’est l’aventure livresque. C’est là où l’autre, le lecteur, peut trouver sa lecture, sa parole dedans, se faire entraîner par un texte mais y trouver son rythme à soi. Moi je pense qu’un vrai et bon lecteur peut trouver sa voie propre dans mes livres (sans m’avoir entendu).

Ce qui est important aussi c’est le brouillon.

C’est l’apprentissage par le brouillon, le non savoir qui se développe par l’apprentissage, le divertissage, pas le divertissement mais les divers possibilités, tisser les possibles, aller ici ou là ne jamais se maintenir comme le font les poètes

Les poètes font durer la poésie mais loin du brouillon, de l’inconnaissance, de la jeunesse

Ils veulent enfoncer le trait (dans la ligne)

Et ils finissent à s’enfoncer dans des fauteuils

Ils demeurent assis dans leur connaissance de la poésie

La poésie ça devrait être : Je touche à tout, je produits tout,

C’est comme quand apparaît une écriture, un style, une vue de l’autre

C’est comme un enfant qui dessine, c’est ça qu’il faut à la poésie et non des maîtres

Des savoirs sachant

Le poète doit être opposé à la poésie, il doit fonder sa colère, bâtir sa rage sur les restes fumants de la littérature.

On a des maîtres, on a des morales, on a des serruriers de la poésie

ils ouvrent toutes les portes mais elles ont déjà été ouvertes

C’est des spécialistes de la morale en fait, alors que la poésie c’est le rire, mais pas le rire de je rigole, c’est le rire de la phrase, de comment échapper à elle, comment détourner la conversation, le parler, comment faire la girouette avec la langue, la tourner, faire la toupie, trouver des jeux mais pas pour adultes, pour groupes d’adultes qui s’ennuient et font des stages, des ateliers, des groupes de retraités les poètes.

Et qui veulent créer

Le problème c’est la création, les centres de création, les discours de ces centres de création qui font en fait devenir le langage absolument pas drôle, pas inventif, pas explosif, la langue qui ferait exploser les verrous en fait, l’écriture qui serait comme un détournement, une attaque, une agression du lecteur, comme Artaud et ses glossolalies, des choses qui se dressent de la page, des couteaux qu’on pointe vers les yeux du lecteur.

la nuit remuée

Le père la nuit se réveille en sursaut. C’est sans doute la mère qui le réveille en se rendormant, car elle a tiré sur les couvertures tout en se retournant et le père a pris froid. Le père se retourne alors pour caresser la mère, mais la mère se met à geindre et à grogner. Alors le père comprend que ce n’est pas le moment et se retourne. La mère se retourne à son tour car elle pense qu’elle a sans doute trop geint ou trop grogné. Elle s’approche du père et veut l’entourer avec son bras. Le père ne bouge pas d’un iota. La mère s’approche encore plus en se collant au dos du père. C’est après s’être collée à lui qu’elle lui demande si elle peut se coller à lui. Elle entend alors une sorte de grognement provenant du père et l’interprète comme un oui. Elle se colle encore plus fort au père et lui prend sa seule main disponible en la tenant fermement. Elle sent que le père résiste car le père boude. Elle tente de s’endormir sur le dos du père, mais le père veut rester éveillé grâce à le bouderie. La mère tente de maintenir bien serrée la main du père qui se dérobe pour attraper un truc hors du lit. Sa main fouille ainsi l’air, seulement il n’y a aucun truc à attraper, alors le père remet sa main dans la main de la mère qui la serre immédiatement très fort. Puis ils font semblant de dormir. Mais le père n’arrive toujours pas à dormir alors il enlève sa main et la projette dans le vide pour attraper à nouveau quelque chose. Il finit par prendre une bouteille au vol et parvient à s’extraire du bras de la mère et se lever à demi découvert pour boire au goulot de la bouteille. Puis il se remet dans sa position initiale pour que la mère s’agrippe à nouveau et s’endorme. Puis la mère, n’en pouvant plus lui claque un bisou dans le dos et se retourne. Le père ne sait pas quoi faire, il tâte encore hors de son lit, sur le sol cette fois, pour trouver quelque chose et finit par saisir une lampe frontale. Il enfile le bandeau élastique autour de sa tête, se lève, allume le phare et part dans la nuit.