@Contact
La Vérité boule de poils

L’écrit dessine un corps. L’écrit poursuit un corps à travers la langue. À travers les phrases. À travers le parler l’écrit poursuit un corps. Le parler est dans l’écrit comme un corps qui bouge. Le corps s’agite dans l’écrit. L’écrit bouge comme un mort qui remue encore. C’est comme l’appareillage d’un mort. Le corps décolle dans l’écrit. Comme un appareil prêt à décoller l’écrit veut voir le corps bouger. Il fait bouger de l’humain en dedans. L’humain qui bouge dans ses silences. En dedans de sa vérité de silences. En dedans de ce qui ne sera jamais des phrases. Qui ne sera jamais du sens. Il veut frayer dedans grâce à l’appareillage l’écrit. Le corps devient un appareil pour l’écrit. L’écrit lui donne une autre vérité qui passe entre les lignes. Entre les sens. Entre le naturel et le non naturel. L’écrit donne dans le non-naturel du naturel. L’écrit vient épuiser la nature dans le corps. Il échafaude des plans à travers ce qui n’est que poussée. Le corps pousse dans les phrases. Sous la dictée du réel le poussé demeure muet. Le poussé du corps va dans l’écrit. Il verse dans ce qui n’est plus du réel. C’est devenu un réel comme c’est devenu une nature. La main est redevenue naturelle après son passage par l’écrit. La bouche aussi. Mais la bouche pour l’écrivain est dans la main. Tout comme pour le peintre l’œil est dans la main. La main est secondée d’yeux pour la peinture tandis que la main de l’écrivain se retrouve parmi ses bouches non naturelles. Il y a des bouches de nature et des bouches de secondes mains. Les bouches de secondes mains sont les bouches inventées en écrivant. Ces bouches-là ont plus de poids que la bouche qui pousse dans les doigts silencieux de la main et dans les organes de la voix. Les organes n’ont rien à voir avec la voix. La voix n’existe que dans l’écrit de la main sur le papier. S’il n’y a pas de papier il n’y a pas de main ni de voix. Les mains sont des voix qui tracent dans le corps non-naturel du vivant. Mais le vivant devient celui qui a secondé la main nature avec ses voix qui s’agitent dans du papier. On ne peut pas faire vivre sa seconde main en dehors de l’écrit ou du dessin. L’écrit se dessine d’après la pensée et la pensée agite aussi la peinture. Que l’on soit peintre ou écrivain c’est avant tout la pensée qui est tirée pour dresser des lignes. Nous avons dressé le corps à devenir l’appareil de nos lignes de mains. Nous ne savons plus faire autrement qu’être en sous-main de nous-mêmes dans le naturel. La vie n’est que la vie d’un corps d’appareillage qui s’organise en phrases et en lignes. Le corps est dressé par la pensée qui est venue de la main et non depuis la tête. La tête est l’organe qui résiste le plus au non-naturel. C’est pour ça que la pensée est brisée par la main. Est contrainte. Est manipulée. On manipule nos dires dès qu’on pense. Parce qu’on manipule déjà la pensée en un tournemain. On manipule la vie rien qu’en ouvrant la bouche pour dire des vérités à nos mains. Les vérités restent dedans. Les vérités sont du nerf à interpréter par les bouches et les mains. On n’a rien à faire des vérités qui viendraient naturellement dans nos têtes par les nerfs. On n’a rien à faire des vérités naturelles qui poussent comme des choux dans des organes vivants. Des vérités qu’on prendrait dans la tête et donc en dehors des bouches manipulantes et des appareillages aux doigts. La vérité est molle. C’est un corps chou et mou. Tout comme n’importe quel organe d’ailleurs. Les organes chauds mous et choux. Ça ne donne aucune technicité. Alors que la vérité dans les mains manipulées c’est de la technicité. C’est la technicité même de comment dresser les idées. Comment se faire montreur d’idées. Comme une sorte de montreur d’ours. La vérité pousse des grognements et nous devons lui mettre une muselière. La muselière de l’ours-parleur au bout de la langue. C’est la muselière qui fera la vérité même. L’écrit c’est montrer un autre ours en soi même. L’écrit est une autre façon de faire le dos rond à ce qui se dit. Car ce qui se dit se prononce avec trop d’évidence et perd toujours sa vérité. Sa vérité reste muselée. C’est comme sa virginité la vérité pour l’écrit. Il perd sa vérité comme quand un animal crache une boule de poils. L’écrit recrache ses boules dans la langue de chacun de ses doigts. Ses doigts ne sont pas déjà dans ses doigts. Ses doigts sont appareillés depuis l’extérieur de ses mains. Ses mains ne sont pas non plus dans ses mains tout comme sa voix ne lui appartient pas. C’est tout un appareillage commuté à l’écrit et qui a été monté dans un corps dit « naturel ». C’est un corps en prêt. Un corps de nature prêté dans l’exercice du vivant pour écrire. C’est-à-dire faire semblant. Le corps fait semblant de coller à la vie avec de l’écrit. L’écrit comme patère. L’écrit ou le dessin comme des patères à la vérité-boule-de-poils.

 

 

écrit après ma rencontre avec le peintre Marcel Lubac

La petite bande (travail en cours)

Ce sont les morts qui écrivent dans mes doigts

ce ne sont pas les miens

ils ne sont pas mes morts

et même s’il y a des morts miens

ce ne sont pas mes doigts

les doigts ne sont pas dans mes mains

il y a des mains non miennes

dans des doigts qui ne tiennent pas des livres

ce ne sont pas mes livres ils sont dans des mains et les mains

bougent leurs doigts depuis les morts qui sont dedans

les mains repoussent les morts qui vont dans les doigts

elles repoussent l’idée du mort mien

le mort mien arrive après moi et mes doigts

mes doigts apparaissent quand me poussent des mains avec des morts qu’on tente de repousser dans les livres

il y a comme des voix mais des voix de corps qui poussent depuis les livres

ce ne sont pas mes mains qui repoussent dans les morts

les morts poussent dans des voix

comme les cors aux pieds

des têtes de corps aux pieds dans des bouches

et des ongles incarnés

il y a des corps de pied-paquet

pour éclaircir les voix

des voix d’écrits de morts qui poussent

depuis les articulations

il y a des morts qui poussent dans le corps et se perdent

il y a des voix qui se perdent dans l’écriture

il y a de l’écrit partout qui voit pousser des doigts à l’intérieur de moi-même

 

il y a des morts qui écrivent dans mes doigts

ce n’est pas moi

moi je ne suis pas dans mes doigts qui ne sont pas dans mes mains

ce sont des mains d’écritures qui poussent

ça pousse et disparaît sous les voix

il y a des voix qui poussent en dedans mais on ne les écoute pas

pas plus qu’on écoute ses doigts

on écoute pas les doigts qui grattent en dedans on écoute plutôt des voix qui se perdent au dehors

les voix grattent depuis dehors puis elles sont dans des conduits les voix sont conduites à travers les mains et les mains circulent dans les doigts les mains font circuler des voix et il y a des voix qui parlent aux doigts et il y a des doigts qui n’écoute pas

les voix notent qu’on ne les écoute pas il faut toujours que les doigts saisissent plutôt les voix qui ne sont pas écoutées

il faut toujours que des mains viennent tracer des doigts de non-écoute à partir de voix qui ne s’entendent pas elle-mêmes

 

il n’y a rien qui s’écoute quand on parle

 

il y a juste un débit qui pousse à faire taire les voix

c’est pour ça que les voix n’écrivent pas

les voix poussent depuis des morts non écrits

alors que les morts écrivent depuis des doigts non siens

c’est les doigts non siens qu’on écoute

on n’écoute que du non-soi car soi c’est les siens à travers une multitude de morts qui poussent dans l’incognito

les morts poussent dans l’incognito des doigts

ils poussent à s’inconnaître en soi

on s’inconnaît depuis les écritures que font pousser les morts avec des mains qui ne savent jamais rien

les mains non sues de morts qui poussent depuis moi pour rendre gorge à un quelconque écrit mien

il n’y a pas d’écrit mien plus inconnu que venu depuis des doigts qu’on croit être des nôtres

des doigts qui poussent dans des mains et des mains qui ont des voix qu’on prend jamais le temps d’écouter

 

on n’a jamais pris le temps de s’écouter les doigts

 

les doigts ne s’écoutent pas

ils s’enfoncent depuis les oreilles

et depuis les trous de morts

qui n’ont plus de nez

il n’y a plus rien à récurer de soi les morts ont tout poussé

au dehors et le dehors revient dormir en chien de fusil

dans les articulations

ce sont les morts qui poussent dans les doigts

ce n’est pas moi le moi est un état plié

de ce qu’on n’a jamais pris le temps de vivre

la mort est un état de soi de qu’on n’a pu vivre

c’est un état de c’est comment qu’on n’a pas pu

on ne peut rien que vivre en dehors de tout ce qu’on n’a pas pu

on ne peut rien que vivre en dehors des mains

qui parlent et des gorges qu’on a déployé

sur des lignes qu’on trace dans l’air

car c’est depuis l’air qu’on pense

qu’il faudrait y accrocher nos doigts

pour reprendre l’écriture

il faut repriser l’écriture depuis les doigts

qui s’accrochent au vent de où ça aurait dit un truc

c’est des doigts de morts qui poussent dedans des voix

qu’on n’a jamais voulu retenir

 

les voix ne s’appartiennent que depuis la mort de soi

 

c’est depuis soi qu’on tire la mort qui ferait parler des vivants

je ne sais pas ce que je peux écrire dans mes doigts

qui me reviennent depuis le non-écrire

il ne me revient rien depuis moi

que des bouts de doigts déjà grattés sur tout ce qui s’est tu

c’est de la mort du dehors qu'on voudrait toujours remplir nos mains

 

je me suis fait la peau et la main dure de l’écriture

je me suis fait la main avec l’outil d’écrit

et la peau je me la fais d’un dedans à tourner

et retracer et décercler et sillonner depuis la tête

qui s’est trouée de tout le plein de parler

et il faut aller chercher l’écrit dehors

depuis la bête longitudinaire

la bête dure et longitudinaire

qui fait la main d’écrivain

la bête rongée longitudinaire et latitudinaire

qu’on sort depuis les glottes qu’on n’a pas en nous-mêmes

nous ne sommes pas depuis nos glottes

mais depuis le parler longitudinaire latitudinaire à nos voix

et qui est un outil de fer qu’on taille depuis sa bouche

 

c’est fatigant d’écrire

il faut se reposer les mains

la tête n’y est pour rien les mains

vont pour trouver des bouches trop ouvertes dans le parler

le parler ne sait faire que du bruit

un bruit de forge un métal à forger par retour de bande

 

c’est la petite bande des écrits

 

la petite bande qui défie son parler

 

 

les écrivains sont ceux qui écrivent devant leur main

ils sont devant leur main comme devant la mort

ce sont les morts qui reviennent dans les mains inertes d’écrivains

ce sont les morts qui écrivent dans les doigts

qui font pleurer l’écrit dans des mains d’écrivains

des mains inertes d'écrivains

les morts pleurent depuis les mains d’écrivains

les mains inertes d'écrivains

les morts écrivent depuis la vie ils remontent les doigts formes ces excroissances qu’on voit bouger en soi pour écrire

les morts bougent ils forment une écriture entourée d’inertie

les morts montent depuis leur inertie et travaille le vivant

 

le vivant est l’aristocratie de l’existant

 

il y a une masse intelligente qu’on ne voie pas elle est inerte la masse intelligente ne colonise rien elle se développe pour elle elle est une masse une pensée inerte dans un texte

elle ne cherche pas à coloniser le vivant

 

le vivant est un retour de bande depuis les doigts

 

il est toujours trop tard quand on va vers soi et c’est le retard même qui fait le vivant

 

la parole est l’acte même de retarder

 

nous serons là quand nous serons raccord avec les doigts

quand nous écouterons l’écrit qui passe en soi

l’écrit qui file dedans l’écrit qui passe et repasse comme une bobine

 

comme une bobinette dans sa canette

l’écrit passe comme la fusette depuis les doigts

une fusette d’écrit dans la bombette

la bande tourne

la bande roule et tourne

tourne la fusette depuis la rochette déroule la bobinette et la tourette dévide le sens avec sa tirette

 

les morts écrivent depuis les doigts ou plutôt les doigts sont remplis de la mort écrivante

la mort qui mord qui fait que le doigt entoure la trace du vivant dans l’existant

 

ce sont les morts qui m’écrivent ils sont dans les mains

ils vont dans les doigts

j’ouvre les mains : je les vois

j’ouvre les doigts : je les vois

je vois des doigts pousser au bout de mes mains

les doigts de morts de mains

je sens les têtes monter je sens la mort qui monte aux mains

elle en vient aux mains la mort est aux mains elle monte à mes mains elle charrie les morts

 

la mort monte dans l’écrivain

 

la mort est montée dans ses mains

il sent les têtes peser

il sent la pesée de tête depuis ses doigts

il sent dans les mains la poussée de têtes qui lui viennent dans les doigts

les doigts montent des morts leurs têtes s’empilent dans les mains les doigts des mains montent il vont à la tête les têtes montent dans les doigts s’empilent les têtes de morts s’empilent

ce sont les têtes de doigts qui vont à la tête des mains

les mains pèsent contre la tête

chaque main est une pesée contre la tête

la pesée des morts qui tient tête

l’écrit vient de têtes mortes l’écrit pèse à la tête il monte dans les mains la pesée fait rouler ma tête dans les mains inertes d’écrivains

 

on entend le roulement quand on s’approche de l’écrit

 

on entend que ça roule bien

que ça vient

les morts entendent mieux que les vivants les vivants écoutent rien

 

la pensée n’arrive pas c’est le geste qui arrive le geste prend la pensée qui arrive le geste pense en lui c’est le geste qui fait arriver c’est dans le geste que l’arrivée pense en lui le geste a la pensée et l’entortille une pensée tortillée une pensée chevillée à sa vitesse c’est dans la rapidité d’exécution c’est dans la torsion sa rentrée son resserrement puis sa sortie c’est quand la langue sort que ça pense c’est entre les dents entre le machouillement le claquement des dents c’est dans la cadence du corps et dans l’époumonement dans sa manière de lécher gratter lacérer lâcher souffler racler tournoyer c’est dans les yeux serrés puis tout ronds puis il a les mains tendues les droits crispés il a les jambes repliées et tend son corps oui c'est dans son corps tendu et dans la bouche les dents la luette et le gosier larynx et puis la glotte et c'est enfin le corps entier qui passe aussi dans un seul cri c'est aussi tout autour de soi c’est dans les environs et ça va dans les murs et puis dans le sol même c’est dans la cognée de tout enfin que ça vient penser

 

 

 

dès que ça sort ça ment

dès que ça sort il y a des choses qui nous mentent

nous ne mentons pas dans nos bouches

mais dès que la bouche sort de sa voix

la bouche sort de sa présence

la voix est la grande absente de notre bouche

dès que la bouche sort la bouche ment

car il y a tout le bout qui sort et se contredit par la voix absente de ce qu'elle dit

dès que nous parlons nous sommes absents c'est-à-dire que nous entrons en contradictions avec nos dires

nos dires sont nos propres contradicteurs

nous voulons aller de l'avant

nous filons droit

nous disons et la bouche fait tout taire

la bouche fait tout taire

la bouche ment

 

 

 

 

Les doigts sont des trous qui nous cernent. Ils nous cernent en creux. Les doigts sont les morts qu’on a creusé pour écrire. On fait des trous pour parler aux morts. Les mots sont dans nos doigts pour écouter le trou qu’on fait quand on parle. La bouche parle depuis un trou qu’elle a creusé dans la tête.

 

Les doigts sont des nœuds dans des boules de mains.

La bouche embrasse la bouche.

La langue nous sort.

Comme des pendus.

Des flux sortant de terre.

Des morts qui nous ressortent.

Qui veulent bien qu’on nous respire.

 

Les doigts sont des morts qui respirent.

 

Les doigts me remplissent de trous.

Il a fait taire la ville

On est descendu. On a vu un autre temps. On l’a senti. Ce n’était pas le même temps qu’hier. On est descendu par l’escalier. Il faisait tout noir, mais on a senti le temps qu’il faisait dehors. Dehors ça n’est pas le même temps. Hier on a vu, on a senti le temps. On a reçu le soleil sur la figure hier. On a fermé les yeux. Le temps était bon, le soleil réchauffait. On était en bas, on était descendu, aujourd’hui pareil. Aujourd’hui on descend, l’escalier est tout noir, il faut appuyer sur la minuterie. L’escalier sent le béton, il a l’air neuf le béton. C’est ça qui donne le temps ici, et c’est toujours le même. Ça sent l’humidité et le béton, ça sent qu’il fait tout noir et qu’on va allumer. On allume avec la minuterie, on l’entend démarrer. On entend le bruit de la minuterie, comme si on remontait quelque chose, comme si la lumière avait un ressort. On sait que ça va à nouveau s’éteindre, c’est le noir qui va revenir dans peu de temps. Il va remonter noir. Il remontera dans les étages. Peut-être le prochain pallier sera inondé de noir, ou alors on sera en plein milieu de l’escalier et on baignera dans le noir complet. C’est pour ça qu’il ne faut pas aller trop vite, si on va trop vite on sera surpris par le noir. Toujours la même cadence, ne pas s’arrêter non plus. Ne pas faillir, être en alerte mais aller résolument, d’un bon pas, vers dehors. On sera de toute façon plongé dans le noir à un moment donné. Mais dans ce noir on aura aussi senti que c’était pas le même temps dehors. Dehors avait filtré hier aussi dans tout ce noir, et ce qui émanait du filtre était bon, ça perçait l’humidité du noir de l’escalier, ça perçait l’humidité du béton. C’est avec cette même humidité et ce même béton qu’on fait les caves. On serait dans une cave qu’on sentirait quand même les variations du temps. Si on vivait longtemps dans une cave, une cave très profonde et sans lumière, sans même une minuterie avec la lumière qui peut remonter, la minuterie à ressort, la minuterie qui fait ce bruit qui n’est au final pas rassurant. Car on sait qu’on sera plongé tôt ou tard dans le noir. Et donc sans même cette minuterie et dans une cave plus profonde encore, dans une cave humide et noire, une cave remplie de béton frais, avec un air qui passe dedans, on sentirait le soleil quand il perce dehors. On sentirai tout le chaud du bon temps, on ne sait pas comment, comment sentir le chaud depuis une cave de béton humide. Dans les escaliers, c’est pareil. C’est des escaliers de béton, tout est en béton nu et frais, tout sent l’humidité à pleines narines et on descend doucement, comme hier. Hier on est descendu et on a senti le chaud des lointains, le chaud qui venait du dehors, on a senti on ne sait pas comment, malgré l’humidité froide, malgré le noir de cave des escaliers en béton, malgré le béton humide, le béton frais, brut, le béton livré ainsi sans plus de passion, on a senti la nature dedans, et on ne sait pas comment. Et aujourd’hui on le sent tout pareil, mais cette fois-ci on sait qu’il fera pas beau, on le sait intimement, on le sait par le béton, le béton nous le dit, le béton nous parle, on est intime avec ce béton, ce béton humide on le connaît intiment. On connaît ce béton brut et sans passion. On le sent tous les matins. On descend dedans. On est dans l’intime bétonné et on sent tout, comme on sentait hier qu’il faisait beau. On a vraiment senti le dehors, on était déjà dehors grâce au béton, puis on est sorti des escaliers et des caves. On savait déjà, tout nous avait été dévoilé depuis le noir des paliers, depuis les rampes froides, tout nous avait été raconté, depuis les portes coupe-feu on a su et on est tous sortis d’un coup, et on a tous senti le chaud mais bien avant on avait déjà senti que c’était irréversible, que c’était bien parti, la saison allait fleurir, la saison allait se réchauffer et nous avec, la saison allait gagner sur le noir, Mais aujourd’hui c’est redescendu, aujourd’hui qu’on descend, le temps redescend aussi, il tombe dans le béton, et le béton l’efface. Le temps tombe en même temps que nous, nous qui dévalons les escaliers. Le temps retombe avec les rampes. Le temps repart avec les portes coupe-feu. Il redescend plus vite que nous. Nous qui descendons nous sentons doublement le froid du temps. Nous qui dévalons dans le béton. Nous allons plus doucement que la descente du temps. D’ailleurs on dévale rien. Il faut rien dévaler, à cause des marches de béton. Le béton tranchant. Frais découpé. Le béton brut que l’on connaît. Le béton des machines. Le béton posé par les machines aux mains des ouvriers, le béton des contremaîtres. Activé, alumineux. Asphaltique, bitumeux. Le béton caverneux, cellulaire. Le béton dur, moulé, pompé, précontraint, réfractaire. On connaît surtout ses feintes. On connaît sa brutalité. On sait intimement comment il est ce béton à chaque pallier, chaque étage, On n’a pas peur. On est résolu et on va doucement, pesamment, On attend le noir, car on sait que la minuterie va gagner, que la lumière est un ressort et que le ressort est court, qu’il veut nous surprendre, qu’il y a un lien entre tous les éléments, que les éléments se donnent la main. Comme nous on donne la main à notre maman, la lumière donne la main au noir et le béton des marches est lié aux paliers et aux rampes, alors on va doucement. On craint de se retrouver en plein mouvement dans le noir complet. On craint les éléments. On descend doucement en pensant à ce temps devant nous. Ce temps qui file, qui descend si vite. Hier il a fait un temps magnifique. C’est Dieu qui L’a voulu, sûrement. Hier, Dieu voulait le beau temps. Aujourd’hui non. Aujourd’hui Dieu veut un sale temps, C’est Dieu qui L’a voulu. Et hier non. Hier Il a voulu qu’on ferme les yeux en sortant des immeubles. Hier Il a voulu la joie et les sourires. Hier Il a désiré la joie. Il a désiré les couleurs et le chaud. Aujourd’hui non. Aujourd’hui, Dieu veut qu’il fasse moche. Il veut un temps médiocre, car on a trop pensé au bon temps. On a trop cru s’en tirer d’affaire. On a trop vite cru que c’en était fini de la saison noire, la saison où tout meurt. Qu’on en avait fini de mourir dans nos appartements, qu’on pouvait sortir. Dieu avait donné la plus belle des permissions, mais quelqu’un ou quelque chose l’a ennuyé Dieu. Dieu a été ennuyé, ça ne fait plus de doute. On sent ça en descendant ces étages. On sent que Dieu ne s’est pas senti bien, Il a senti quelque chose qui Le tourmentait et Il a décidé de nous retourner vers les temps sombres, vers l’humidité des caves, en attendant que quelqu’un ou quelque chose arrête de L’ennuyer. Dieu L’a voulu, Il a voulu le mauvais temps, comme Il a voulu le bon. On l’a senti dans la minuterie. On l’a senti par le ressort de la lumière, par son bruit, on l’a senti dans les portes coupe-feu. On a senti ça à chaque marche de béton, c’était inscrit dedans, la volonté de Dieu s’est infiltrée, on a senti ça aussi sur les murs en descendant. On a senti la frustration. On a senti le désaveu. On a senti l’abandon de Dieu en mettant les mains sur les rampes. On a senti ça par l’aération, comme on a senti déjà dans les appartements. Dans les toilettes des appartement on a senti comment l’air partait, comment il arrivait. On entendait toutes les rumeurs. On sentait toutes les conversations matinales. On a senti tout ça dans les cabinets de toilettes. On a senti surtout le silence des voix. Il n’y avait plus de voix, ou alors des échos. Les échos des voix mortes. On a senti les voix se mourir par leur écho. On a senti ça en s’asseyant sur les cabinets de toilettes. On aime bien y aller aux cabinets, mais là on a senti le froid des humeurs, des rumeurs, on a humé et on a su. On a surpris les silences dans le bruit des ventilations. Les ventilateurs qui remuent toute la ville. Toute la ville on la sent dans les cabinets de toilettes. On entend ses silences et on perçoit ses bruits. Ça revient sourdement. Ça nous revient sournoisement, toutes ces clameurs, tous ces moments de vie. Ça nous revient dans le cœur depuis les oreilles et depuis tous les autres sens. Tous les sens sont animés et ils nous reviennent et on a su. On a su aujourd’hui qu’il y avait comme une baisse d’intensité, une profonde baisse, une marée de bruit mais qui s’éloigne, une marée descendante, comme quand il y a les grandes marées. La marée est lointaine, c’est la marée des hommes, et Dieu L’a désirée lointaine. Dieu a désiré ne plus entendre le bruit des vagues. Dieu a voulu casser les vagues. Dieu a descendu la montée. Il a poussé les vagues au loin. Il a chassé les clameurs. Il a fait taire la ville.

les actes du colloque "Charles Pennequin : poésie tapage"

Le colloque « Charles Pennequin : poésie tapage » s’est tenu en juin 2021 sous une forme particulière, conséquence des contraintes et incertitudes sanitaires. Un blog a été créé pour recevoir en amont les communications, dans des formats divers, laissés libres, ainsi que des documents qui devaient servir de point d’appui aux échanges. Les sessions en direct ont ainsi pu être entièrement consacrées aux discussions autour des communications. Par ce choix de format, nous avons tenu à préserver, malgré la distance, ce pour quoi on tient un colloque, en laissant une place privilégiée aux échanges. Cette manière funambule, qui laissait place à l’improvisation et au risque, devait aussi coller à l’« objet Pennequin », d’autant que le poète, présent durant toute la durée du colloque, pouvait réagir, commenter, dialoguer avec les intervenants.

Les actes du colloque, dirigé par Anne-Christine Royère et Gaëlle Théval, sont maintenant en ligne ici

 

Un article d'Emmanuel Rubio sur Mediapart

Un très bon article d'Emmanuel Rubio concernant la performance réalisée au théâtre Molière, maison de la poésie à Paris le 29 mars 2022.