On est descendu. On a vu un autre temps. On l’a senti. Ce n’était pas le même temps qu’hier. On est descendu par l’escalier. Il faisait tout noir, mais on a senti le temps qu’il faisait dehors. Dehors ça n’est pas le même temps. Hier on a vu, on a senti le temps. On a reçu le soleil sur la figure hier. On a fermé les yeux. Le temps était bon, le soleil réchauffait. On était en bas, on était descendu, aujourd’hui pareil. Aujourd’hui on descend, l’escalier est tout noir, il faut appuyer sur la minuterie. L’escalier sent le béton, il a l’air neuf le béton. C’est ça qui donne le temps ici, et c’est toujours le même. Ça sent l’humidité et le béton, ça sent qu’il fait tout noir et qu’on va allumer. On allume avec la minuterie, on l’entend démarrer. On entend le bruit de la minuterie, comme si on remontait quelque chose, comme si la lumière avait un ressort. On sait que ça va à nouveau s’éteindre, c’est le noir qui va revenir dans peu de temps. Il va remonter noir. Il remontera dans les étages. Peut-être le prochain pallier sera inondé de noir, ou alors on sera en plein milieu de l’escalier et on baignera dans le noir complet. C’est pour ça qu’il ne faut pas aller trop vite, si on va trop vite on sera surpris par le noir. Toujours la même cadence, ne pas s’arrêter non plus. Ne pas faillir, être en alerte mais aller résolument, d’un bon pas, vers dehors. On sera de toute façon plongé dans le noir à un moment donné. Mais dans ce noir on aura aussi senti que c’était pas le même temps dehors. Dehors avait filtré hier aussi dans tout ce noir, et ce qui émanait du filtre était bon, ça perçait l’humidité du noir de l’escalier, ça perçait l’humidité du béton. C’est avec cette même humidité et ce même béton qu’on fait les caves. On serait dans une cave qu’on sentirait quand même les variations du temps. Si on vivait longtemps dans une cave, une cave très profonde et sans lumière, sans même une minuterie avec la lumière qui peut remonter, la minuterie à ressort, la minuterie qui fait ce bruit qui n’est au final pas rassurant. Car on sait qu’on sera plongé tôt ou tard dans le noir. Et donc sans même cette minuterie et dans une cave plus profonde encore, dans une cave humide et noire, une cave remplie de béton frais, avec un air qui passe dedans, on sentirait le soleil quand il perce dehors. On sentirai tout le chaud du bon temps, on ne sait pas comment, comment sentir le chaud depuis une cave de béton humide. Dans les escaliers, c’est pareil. C’est des escaliers de béton, tout est en béton nu et frais, tout sent l’humidité à pleines narines et on descend doucement, comme hier. Hier on est descendu et on a senti le chaud des lointains, le chaud qui venait du dehors, on a senti on ne sait pas comment, malgré l’humidité froide, malgré le noir de cave des escaliers en béton, malgré le béton humide, le béton frais, brut, le béton livré ainsi sans plus de passion, on a senti la nature dedans, et on ne sait pas comment. Et aujourd’hui on le sent tout pareil, mais cette fois-ci on sait qu’il fera pas beau, on le sait intimement, on le sait par le béton, le béton nous le dit, le béton nous parle, on est intime avec ce béton, ce béton humide on le connaît intiment. On connaît ce béton brut et sans passion. On le sent tous les matins. On descend dedans. On est dans l’intime bétonné et on sent tout, comme on sentait hier qu’il faisait beau. On a vraiment senti le dehors, on était déjà dehors grâce au béton, puis on est sorti des escaliers et des caves. On savait déjà, tout nous avait été dévoilé depuis le noir des paliers, depuis les rampes froides, tout nous avait été raconté, depuis les portes coupe-feu on a su et on est tous sortis d’un coup, et on a tous senti le chaud mais bien avant on avait déjà senti que c’était irréversible, que c’était bien parti, la saison allait fleurir, la saison allait se réchauffer et nous avec, la saison allait gagner sur le noir, Mais aujourd’hui c’est redescendu, aujourd’hui qu’on descend, le temps redescend aussi, il tombe dans le béton, et le béton l’efface. Le temps tombe en même temps que nous, nous qui dévalons les escaliers. Le temps retombe avec les rampes. Le temps repart avec les portes coupe-feu. Il redescend plus vite que nous. Nous qui descendons nous sentons doublement le froid du temps. Nous qui dévalons dans le béton. Nous allons plus doucement que la descente du temps. D’ailleurs on dévale rien. Il faut rien dévaler, à cause des marches de béton. Le béton tranchant. Frais découpé. Le béton brut que l’on connaît. Le béton des machines. Le béton posé par les machines aux mains des ouvriers, le béton des contremaîtres. Activé, alumineux. Asphaltique, bitumeux. Le béton caverneux, cellulaire. Le béton dur, moulé, pompé, précontraint, réfractaire. On connaît surtout ses feintes. On connaît sa brutalité. On sait intimement comment il est ce béton à chaque pallier, chaque étage, On n’a pas peur. On est résolu et on va doucement, pesamment, On attend le noir, car on sait que la minuterie va gagner, que la lumière est un ressort et que le ressort est court, qu’il veut nous surprendre, qu’il y a un lien entre tous les éléments, que les éléments se donnent la main. Comme nous on donne la main à notre maman, la lumière donne la main au noir et le béton des marches est lié aux paliers et aux rampes, alors on va doucement. On craint de se retrouver en plein mouvement dans le noir complet. On craint les éléments. On descend doucement en pensant à ce temps devant nous. Ce temps qui file, qui descend si vite. Hier il a fait un temps magnifique. C’est Dieu qui L’a voulu, sûrement. Hier, Dieu voulait le beau temps. Aujourd’hui non. Aujourd’hui Dieu veut un sale temps, C’est Dieu qui L’a voulu. Et hier non. Hier Il a voulu qu’on ferme les yeux en sortant des immeubles. Hier Il a voulu la joie et les sourires. Hier Il a désiré la joie. Il a désiré les couleurs et le chaud. Aujourd’hui non. Aujourd’hui, Dieu veut qu’il fasse moche. Il veut un temps médiocre, car on a trop pensé au bon temps. On a trop cru s’en tirer d’affaire. On a trop vite cru que c’en était fini de la saison noire, la saison où tout meurt. Qu’on en avait fini de mourir dans nos appartements, qu’on pouvait sortir. Dieu avait donné la plus belle des permissions, mais quelqu’un ou quelque chose l’a ennuyé Dieu. Dieu a été ennuyé, ça ne fait plus de doute. On sent ça en descendant ces étages. On sent que Dieu ne s’est pas senti bien, Il a senti quelque chose qui Le tourmentait et Il a décidé de nous retourner vers les temps sombres, vers l’humidité des caves, en attendant que quelqu’un ou quelque chose arrête de L’ennuyer. Dieu L’a voulu, Il a voulu le mauvais temps, comme Il a voulu le bon. On l’a senti dans la minuterie. On l’a senti par le ressort de la lumière, par son bruit, on l’a senti dans les portes coupe-feu. On a senti ça à chaque marche de béton, c’était inscrit dedans, la volonté de Dieu s’est infiltrée, on a senti ça aussi sur les murs en descendant. On a senti la frustration. On a senti le désaveu. On a senti l’abandon de Dieu en mettant les mains sur les rampes. On a senti ça par l’aération, comme on a senti déjà dans les appartements. Dans les toilettes des appartement on a senti comment l’air partait, comment il arrivait. On entendait toutes les rumeurs. On sentait toutes les conversations matinales. On a senti tout ça dans les cabinets de toilettes. On a senti surtout le silence des voix. Il n’y avait plus de voix, ou alors des échos. Les échos des voix mortes. On a senti les voix se mourir par leur écho. On a senti ça en s’asseyant sur les cabinets de toilettes. On aime bien y aller aux cabinets, mais là on a senti le froid des humeurs, des rumeurs, on a humé et on a su. On a surpris les silences dans le bruit des ventilations. Les ventilateurs qui remuent toute la ville. Toute la ville on la sent dans les cabinets de toilettes. On entend ses silences et on perçoit ses bruits. Ça revient sourdement. Ça nous revient sournoisement, toutes ces clameurs, tous ces moments de vie. Ça nous revient dans le cœur depuis les oreilles et depuis tous les autres sens. Tous les sens sont animés et ils nous reviennent et on a su. On a su aujourd’hui qu’il y avait comme une baisse d’intensité, une profonde baisse, une marée de bruit mais qui s’éloigne, une marée descendante, comme quand il y a les grandes marées. La marée est lointaine, c’est la marée des hommes, et Dieu L’a désirée lointaine. Dieu a désiré ne plus entendre le bruit des vagues. Dieu a voulu casser les vagues. Dieu a descendu la montée. Il a poussé les vagues au loin. Il a chassé les clameurs. Il a fait taire la ville.