1.  Discussion entre Stéphane Nowak et Charles Pennequin, le 11 janvier 2016 à Ronchin.

 

SN : C’est par Prigent que tu as découvert « RR » ?

CP : Oui ! Il l’a reçu en juin 93, il a reçu RR 52, je crois, on buvait l’apéro, et, on était mort de rire à lire le truc. Juste après, Bérard lui a envoyé l’écharpe du poète, parce que Bérard faisait des écharpes pour les poètes. Il faisait le Centre International de Poésie à Lardiers…

 

SN : Toi, tu étais déjà en relation avec Prigent ?

CP : Oui, depuis un mois… Je le voyais, mais avant je lui avais écrit, j’habitais Melun, à l’époque, ensuite j’ai déménagé pour Le Mans, et c’est là qu’il se trouvait…

 

SN : Tu lui as envoyé des textes ?

CP : Au début, non, car au début, je découvrais tout ça. Un an avant, je découvrais tout… Je pataugeais complètement dans la semoule, je me disais : « C’est quoi, ce bordel ! », je ne comprenais rien, même entre les peintres et les écrivains, je ne savais pas faire la différence… J’avais pris plein de bouquins, à la médiathèque, je faisais partie de plusieurs médiathèques… j’avais emprunté à Prigent, Verheggen, Novarina, Cadiot, Guyotat, Denis Roche…

 

SN : « Nijinski », c’est quelque chose qui t’a marqué ?

CP : Oui, mais bien après, c’est Tarkos qui m’en a parlé, il disait qu’on ne trouvait pas Nijinski, à l’époque on devait trouver Nijinski, mais en version expurgée… Quand il était venu chez moi, il avait découvert un des premiers livres que j’avais — je n’avais pas beaucoup de bouquins, car à l’époque je n’allais que dans les médiathèques —, j’avais acheté un bouquin de Jean-Pierre Brisset, La grammaire logique, il voulait me le piquer, Tarkos… Je n’ai pas voulu lui donner !

 

SN : Et c’est le moment où tu as découvert Gertrude Stein ?

CP : Oui, oui, après, c’était L’autobiographie de tout le monde, c’est le seul, que j’avais trouvé… Bien avant, j’avais lu Becket, L’innommable, que mon beau-frère m’avait donné, dans sa bibliothèque, je le regardais tout le temps ce bouquin-là, j’ai noté plein de trucs dedans… Mais après, je l’ai oublié, mais j’ai souvent fonctionné comme ça, avec des montées et des descentes… Avec Artaud, c’était pareil, je l’avais lu à dix-huit ans, cela m’avait marqué. Mais je ne savais pas que la poésie était encore vivante, c’est en cherchant et en faisant partie d’une petite revue La Grappe, et j’étais tombé sur un truc où Prigent devait passer présenter Ceux qui merdRent, en 92 je crois, et il n’était pas venu, j’avais tapoté sur le minitel et j’étais tombé sur Action Poétique, qui avait un discours politique… Je me suis dit : « Putain, ça a l’air pas mal ça ! ». J’avais par chance reçu le dossier « Ceux qui merdRent » d’Action poétique[1], c’était, Liliane Giraudon qui lui posait des questions et le dossier s’appelait « On a raison de se révolter »,c’est une phrase de Sartre, « On a raison de se révolter, contre l’impérialisme ou bien le capitalisme…». À l’intérieur, il y avait plein de noms et cela m’attirait… Alors, je lui ai écrit en lui disant que je lui aurais bien envoyé un truc, mais que je ne savais plus écrire, il m’a dit que ce n’était pas grave, qu’on avait qu’à continuer à parler… Et puis j’ai été muté, donc, au bout d’un certain temps je suis passé le voir et il m’avait reçu et au bout d’un mois on avait reçu RR…

 

SN : Tu as contacté « RR », Tarkos ?

CP : Je ne sais pas, si je l’ai contacté, en tout cas on s’est vu en septembre, à un truc de Mathias Pérez, il faisait des cartes blanches, il ne faisait pas encore, la revue Fusée, mais il faisait des petits bouquins… Il avait publié Emmanuel Tugny, j’avais publié un texte sur Emmanuel Tugny, j’avais écrit un texte sur Tugny, à la lecture, il y avait Verheggen, Prigent, Tugny et puis Tarkos était passé, c’est là que je l’ai rencontré…

Ensuite je l’ai revu, avec Katalin Molnàr… Entre temps, j’ai discuté un peu avec Quintane, avec Bérard… Bérard, il envoyait souvent des cartes postales en fait, ou il se faisait prendre en photo avec un mec connu, comme Ben, par exemple. Mais après cela a été très vite, en 94 ou 95 il est venu au Mans faire une lecture à la librairie Plurielle. Il a lu notamment « Le train »…

Lui, c’est ce qu’il voulait en revue, il voulait faire une revue de poésie faciale : cela a pris du temps, on discutait, on s’envoyait des lettres, moi j’ai des lettres de lui où il me parle par exemple d’Espitallier parce qu’il aime bien Espitallier… Plus tard on faisait une lecture, je ne sais plus où, on se baladait, parce que lui quand il était dans une ville, il fallait, qu’il connaisse la ville, alors il faisait des tours et moi j’arrivais le lendemain et il connaissait déjà la ville par cœur… Il me promenait à droite et à gauche et on discutait de la revue, pour faire Facial, lui voulait faire Poésie Faciale, je lui ai dit que l’on avait qu’à faire Facial, que ça pétait plus comme ça…

En fait, il n’a pas bossé, il m’a filé des textes, il voulait ceci et il voulait cela, il voulait des trucs comme mettre Maïakovski dedans pour monter que c’est d’avant-garde… C’était pour rigoler aussi, c’était en même temps affirmer une écriture et en même temps faire comme si nous étions des avant-gardes…

 

SN : Je crois qu’il y a tout le temps cela chez Tarkos, revendiquer l’avant-garde et en jouer !

CP : Oui, j’ai remarqué que pendant longtemps, il a bossé, il a rencontré Quintane, ils avaient vingt ans, à Dunkerque, ensuite, ils ne se sont plus vus pendant longtemps et elle l’a revu quelques années après à Marseille, il avait changé de nom, il avait d’ailleurs plusieurs pseudos, il a trouvé Tarkos parce qu’apparemment il y avait quelqu’un de sa famille qui s’appelait Tarkos. Il avait plusieurs noms à sa boite aux lettres, tu vois aussi dans les carnets, qu’il a beaucoup bûché sur toute l’avant-garde (…).

Pour Facial, Tholomé c’est lui qui en parlait le mieux, il comprenait bien ce que voulait dire Tarkos, il avait écrit des trucs pas mal, dans la revue Facial et dans la revue TTC. Dans Facial il a écrit au moins deux textes pour expliquer… Tarkos avait écrit un texte, « Nous allons au-delà du mutisme », moi j’avais fait un faux Maïakovski, on disait qu’il n’y avait pas de Maïakovski inédit, alors j’ai dit que j’allais le faire, sans vraiment savoir ce qu’était Maïakovski…

Tarkos disait « Je sais pas pourquoi je dis ça, mais on est des lettristes ». Il était marqué par un truc dont on ne parle jamais, c’est de l’influence de Gil Wolman. Dans Poézie prolétèr, tu as des textes de Wolman… Wolman n’est pas loin de certains de ses textes en fait, déjà l’écriture sans majuscule, une seule ponctuation, il écrivait beaucoup de trucs comme cela, à plat, Wolman… On parle souvent de Gertrude Stein, mais je pense que Tarkos est plus Wolman… Il y a un peu de tout, il y a Fluxus évidemment.

 

SN : Et toi comment tu le comprenais le projet Facial ?

CP : On s’était vu avec TTC, et on avait fait des lectures en Belgique avec Tholomé et Tarkos. Moi je pensais plus à une littérature au ras des pâquerettes, ras de terre, plus bas que terre, revenir à un truc standard, c’était mes obsessions. Des trucs avec du langage basique, ou reprendre les paroles des gens, quelque chose comme cela…

 

SN : Pas de vocabulaire littéraire ?

CP : Non, surtout que j’avais été pas mal marqué par TTC, TXT, Prigent, Novarina, Verheggen, et donc justement je suis revenu à une sorte de Beckett, par l’intermédiaire de Tarkos, de Quintane et de Katalin Molnàr. Pour moi, c’était comme une famille, je me disais qu’enfin j’avais des vrais amis de mon âge, je voyais le truc comme une prose, où la ponctuation jouerait quelque chose, dans Beckett à un moment il y a comme une sorte de roulement, d’effet bulldozer dans la langue et c’est cela qui me plaisait, un truc bien rythmé dans la ponctuation, la ponctuation comme un point, un trou, une respiration, pour respirer. J’étais obsédé par le point en fait. Pour moi c’est un trou respiré, c’est par là que tout passe.

 

SN : Justement, cet effet bulldozer, dans « Dedans », c’est un peu ce qui marque, justement, ça parle, il y a une voix qui apparaît, on ne sait pas trop d’où ça parle, il y a beaucoup de « ça » et de « on »… Comment as-tu trouvé cette énergie, parce que c’est un texte long, qui se tient…

CP : Je n’avais pas envie de mettre des petits poèmes l’un après l’autre, j’avais envie d’un truc qui ramasse tout et qui soit comme un tombeau, un truc où tu mets tout, vraiment tout. J’avais des images visuelles de la chose, on en avait discuté avec Tarkos, j’étais assez bordélique, j’écrivais à droite, à gauche, des trucs en vers, en prose, en tout… Il avait même dit qu’il allait venir chez moi faire du rangement… J’avais participé à Poézie Prolétèr, il y en avait une telle masse que l’on ne pouvait rien faire avec ça…

Dedans, c’est plusieurs textes, il y a l’idée d’inclure dans l’écriture, tous les trucs que j’avais écrits en même temps et les refaire pour le livre en fait… Mais j’ai le souvenir de passages que j’écrivais comme ça… On habitait à la Pointe du Raz, mon ex-femme conduisait et moi j’écrivais tout le long de la route, j’écrivais Coco et Bibi, des histoires comme ça… Cela a démarré en 95 en fait, l’écriture de Dedans, j’ai pensé à mon fils qui était dans le ventre de sa mère et je pensais à dedans… J’écrivais des textes, pour penser à lui qui était dedans sa mère…

C’était violent, parce que c’était comme si je mettais tout dans le livre, alors du coup, je ne savais pas quoi faire après ça…

Ce n’était pas des textes forcément originaux, c’était quelquefois des bouts de textes que je rassemblais dedans, en avançant, en progressant comme ça.

Il y a un truc qui m’obsédait, c’est le, on et le ça, le je, le soi… J’ai le sentiment, que pour notre génération, cela allait de l’un à l’autre cette question-là, travailler autrement, par rapport à Gertrude Stein, par rapport à…

Prigent parlait de ça dans Salut, les anciens et Salut les modernes, il parle de monologue extérieur. Effectivement c’est un texte, qui demande à sortir, c’est tout dedans et en même temps ça appelle à sortir, parce que le rythme impose cela, la sortie du livre. Et puis dedans il y a aussi, des paroles de la télé, des trucs de la série Urgence…

 

SN : Donc, chez Al Dante, tu as sorti « Dedans », « Pas de tombeau pour Mesrine » en 2008…

CP : Au départ, c’est une commande que l’on m’avait faite. Il fallait écrire sur quelqu’un de mort, de connu, et qui intéressait les jeunes… Je ne savais pas quoi faire et en discutant avec une amie, on parle de Mesrine, moi je me souvenais du Mesrine de mon enfance, quoi ! Avec Trust, des trucs qu’on me racontait, des trucs de fascination, comme quand tu es ado… Je n’en savais pas plus quand j’ai démarré le truc, j’ai démarré un truc, bille en tête en me demandant par rapport à aujourd’hui qu’est-ce qu’il ferait Mesrine, est-ce qu’il voterait FN, est-ce qu’il serait un gros con, qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ?

En fait, j’avais écrit cinquante pages, et on me dit qu’on espérait un truc plus romancé, une cursivité romanesque ou un truc comme ça, je n’ai rien compris à ce discours-là, cela m’a énervé et du coup cela démarre par cela… Je suis allé dans le cimetière où a été enterré Mesrine, c’est un immense cimetière à Ivry. Il est immense, ce cimetière, et la seule personne qui est connue là-dedans, c’est Mesrine, il est enterré dans le tombeau avec son père et sa mère, parmi les familles, c’est drôle, comme j’avais mis, un temps fou à trouver cette tombe, je me suis dit que j’allais écrire sur le fait que je ne trouve pas sa tombe…

 

SN : Tu avais lu son livre, L’instinct de mort ?

CP : Au fur et à mesure que j’écrivais le bouquin, je l’avais lu oui, il n’est pas bon, je crois que c’est même pas lui qui l’a écrit, il y raconte un tas de bobards. Il dit qu’il a tué plein de gens, je ne crois pas qu’il ait tué autant de gens, deux gardes forestiers au Canada, peut-être, il a agressé, un mec de Minute, sinon, il a attaqué des banques. À l’époque, le film n’était pas sorti, il y avait des documentaires.

 

SN : Il romance aussi, comme quand il dit qu’il va attaquer la prison du Canada… Du coup c’est avec cet éditeur-là que tu règles un peu tes comptes : « L’auteur a bien serré son kiki face à l’édition de mon cul, l’édition de mon cul a décidé une nouvelle fois de resserrer les kikis ». Au tout début tu parles d’un éditeur.

CP : Oui, oui ! Même dans Pamphlet contre la mort, j’écris sur l’édition, d’ailleurs je comprends qu’il y ait des gens qui n’arrivent pas à passer le stade de l’édition, il y a toujours un truc que tu dois abandonner, tu enlèves toujours un truc de toi, et là encore plus parce qu’on te demande… On te connaît dans ce que tu écris, et on te demande de faire autre chose, je trouvais cela complètement invraisemblable, mais c’est toujours comme ça, les commandes.

 

SN : Cela ne correspondait pas à ce qu’ils attendaient ! Qui était cet éditeur ?

CP : Il a fait tout un truc sur les gens morts, je ne sais plus, c’est Espitallier qui travaillait là-dedans… Il devait chercher des auteurs, il a écrit un truc dans cette maison-là sur Syd Barrett, c’est cette collection-là. Il m’avait expliqué qu’il fallait qu’ils vendent, ils m’avaient expliqué que juste avant ils avaient publié un auteur et que cela n’avait pas marché, alors que c’était vendu à deux mille exemplaires, mais ce n’était pas assez… Moi forcément, ils n’allaient pas vendre beaucoup de bouquins, si j’écrivais comme ça, ça ne marchait pas… Et puis je pense que c’est le fait que je parle de la politique… Laurent, lui, il m’a incité à aller encore plus loin, dans l’énervement, la politique, et en tapant aussi sur la gauche…

 

SN : Et comment s’est faite ta rencontre avec Al Dante, avec Laurent Cauwet ?

CP : Au début, il y avait Gleize, à qui j’avais envoyé des textes, pour un numéro de Nioques, il y avait justement Tarkos, Quintane, j’étais étonné d’être là-dedans, j’étais content.

 

SN : C’est l’époque où « Nioques » était avec Al Dante ou avant ?

CP : C’est juste le moment où ils se mettent ensemble, ensuite j’ai rencontré Gleize à des rencontres à Chédigny, j’y avais rencontré les filles Picot, Nelly et Marie-Laure Picot, maintenant Marie-Laure fait le truc à Bordeaux Ritournelles et Nelly fait La poésie en Val de Marne. Je pense qu’elles découvraient tout cela aussi, à ce moment-là… Peut-être qu’il y avait aussi Beck…

Ensuite j’ai envoyé le truc, et je sais que c’est Laurent, qui avait retenu mes poèmes pour Nioques. Un jour, il m’a appelé pour me dire qu’il prenait le bouquin, cela ne faisait pas six mois que je l’avais envoyé, je l’avais envoyé à POL aussi… Prigent et Quintane voulaient que je publie chez POL, je l’ai envoyé, mais je n’ai pas eu de réponse…

 

SN : Comment ça s’est passé avec Laurent ? Il t’a commandé des textes ? Il t’a poussé à certains textes, t’a commandé des choses ?

CP : Pour Dedans, disons que quand il a accepté, le livre n’était pas totalement fini, ensuite nous avons discuté, il y avait un problème de ponctuation, il y avait des trucs qui collaient moins, alors j’ai retravaillé des trucs, mais dans l’ensemble, il l’a pris comme ça…

 

SN : Avec « Je me jette », il y avait un DVD avec…

Oui, Je me jette a été d’abord un projet qui s’appelait Binôme avec Doury. De ce premier projet, il avait fait un beau truc, il m’avait envoyé quasiment des livres, il avait tout recollé, avec ses dessins, il avait fait deux projets comme ça et aussi un troisième et puis tout a capoté, alors on a fait Patate et il en faisait un deuxième quand il est décédé. Moi, j’avais toujours ses notes et j’ai dit à Laurent que j’avais deux cahiers que Doury avait faits, il assemblait des trucs et c’était super beau, Laurent a pris et j’ai commencé à écrire des textes, dedans… Je n’ai pas gardé Binôme parce que c’était des trucs, qui me plaisaient moins… Laurent a tout assemblé, et ça s’est fait super vite, c’est surtout le DVD qui a pris du temps, on est allé sur Paris avec Stéphane Colin et il m’a filmé un peu partout dans Paris. Laurent à l’époque partageait les bureaux avec un éditeur en 2002. D’ailleurs, je suis filmé dans le monte-charge. Mais ils se sont fâchés et ont même gardé un stock de livres.

 

SN : Par rapport à la question de l’avant-garde, comment tu te situes ? Tu en parlais lors d’une performance à Actoral en 2013.

CP : Oui, quand nous étions avec l’Armée noire !

 

SN : Oui, il y avait

CP : Pfff ! c’est compliqué, moi, je ne me sens plus trop dans l’avant-garde… Oui je sais que Tarkos avait écrit ça en 97, il disait : « Je suis l’avant-garde ». Moi, c’est au fur et à mesure que j’ai découvert l’avant-garde, avec Blaine et Docks, je me suis intéressé à Wolman. Je ne sais pas si on peut dire que l’Armée noire est de l’avant-garde, je n’en sais rien.

L’avant-garde est politique aussi, c’est politique, poétique, un truc où il y a des affirmations d’écritures, comme TXT, c’est carnavalesque, le problème est qu’on ne peut presque plus se le permettre l’avant-garde… On a quand même des trucs en commun, quand on fait L’Armée noire, il y a des gestes d’écritures, de performances, et d’autres, ce sont des trucs qui nous lient… L’avant-garde est peut-être un mauvais mot, je dirais : l’art au ras du parler, au ras des pâquerettes, l’art et la poésie de la rue, la parole qui est dans la rue et qu’on attrape, les petites paroles dont personne veut entendre parler, surtout pas la littérature ! la petite écriture, c’est ça que je défends. Pour moi c’est ça la militance. Militant = militaire. Moi je ne suis pas militaire, mais je suis obsédé de ce qui n’intéresse pas le discours militant, la parole militante autorisée. Je lis Péguy. Lui, c’est le vrai militantisme. Toujours derrière ses cahiers, à gratter, ne jamais lever le crayon, gratter gratter gratter, c’est ça l’avant-garde. Des gratteurs, des fartouilleurs, des qui dévient dans le parler, qui jouent, qui bafouillent, je ne suis pas d’avant-garde, mais je m’éructe et je gesticule dans le vivant. Ce n’est ni la militance en tant que groupe qui n’aime en général pas la poésie, ni l’avant-garde, mais la vivance. C’est un mot que m’ont donné des adolescents en prison. Ils m’ont dit : dehors c’est la vivance. Ben voilà, ils m’ont nommé.

Le problème, par exemple dans les années 90, il y avait pas mal d’avant-gardes dans le sens que tout avait été fait, et beaucoup affirmaient : « On ne peut plus faire ça ! », et non ! Si, on peut le faire et on fait autre chose… On découvre autre chose et on fait autre chose… ! C’était un peu bouché et nous, nous arrivons quand c’est fini l’avant-garde. Lui aussi avait envoyé des textes à TXT et c’est en 93 qu’il décide d’arrêter en fait… On a fait des lectures avec TXT, à Rennes, il y a eu « TXT fin et suite », la suite, c’était nous, en fait… Il y a eu à côté d’Avignon les premières mairies Front National, Denis Roche avait écrit un truc sur les gens qui avaient retiré son expo… Il écrivait qu’il n’exposerait plus jamais dans les lieux FN. Prigent a écrit un truc là-dessus, La démocratie n’est pas bandante[2], un truc sur le fait que si on lit dans le lieu ou en dehors du lieu, ce n’était pas le problème, mais qu’il fallait réfléchir à pourquoi il y avait ce retour des chiffons rouges et que l’art doit justement soigner par rapport à cela.

 

SN : Sur les institutions, j’ai le sentiment que les questions se sont déplacées, et qu’en fait, toutes les avant-gardes historiques sont dans les institutions, et les expositions officielles sur les avant-gardes qui sont pacifiées (…). Tu peux faire n’importe quoi à Beaubourg, cela ne fera pas scandale.

 CP : Non et c’est même un peu triste, par exemple quand ils font Lesrevues parlées, ça rappelle une histoire, mais c’est un peu comme s’ils ne voyaient pas que tout avait éclaté un peu partout… On peut faire des lectures dans la montagne…

 

Dans les années 90, le truc, c’est que les gens étaient tous des individualités, des gens qui faisaient des trucs quelque part… À Martigues, il y avait Contre-Pied, à Marseille et Aix, il y avait Al Dante, il y a Lucien Suel qui fait Moue de veau, Ivar Ch'Vavar qui fait Le jardin ouvrier, tu as Nioques, tu as Java, les gars à Besançon comme Montessuis et Yvan Étienne qui font la revue sonore[3] et à côté de ça les mêmes qui font Tija, avec Chaton et Fiat, et Poézie Prolétèr et Facial, il y avait plein de revues… Je pense qu’il serait intéressant de faire une cartographie des singularités, car ce n’était que des singularités… Gleize en parlait, que nous n’étions plus à la même époque de l’avant-garde, mais des choses singulières, qu’il y a des points qui les relient… Moi, cela m’intéressait de savoir qui correspondait entre par exemple Molnàr et Sivan, Espitallier… Quels étaient leurs liens ? Qu’est-ce qui les animait ?

Tu as quand même la Revue de littérature générale qui a quand même impulsé quelque chose, en 95. Après les années 2000, il s’est passé autre chose, c’était moins les revues, mais il y avait des choses sur Internet, des listes de discussions, avec par exemple d’Abrigeon qui faisait la liste TAPIN. Il y avait Montessuis avec la liste Compost et puis Boute qui faisait la liste KuKuKlan. C’était intéressant parce qu’il y avait des discussions avec des gens qui n’étaient pas dans la poésie, mais dans l’informatique, des gens mystérieux, barrés, bizarres… Surtout dans Compost il y avait des gens vraiment bizarres… Et puis on s’engueulait pas mal, c’était en 2003… L’Armée noire est arrivée bien après, en 2008, on faisait des trucs avec Bertin, il y avait Jérôme, il y avait Antoine[4], il y a eu Édith[5], Cécile Richard… On avait fait une soirée, à Lille, on se voyait souvent, il y avait Anne-Claire Hello, on se réunissait pour faire une revue, mais surtout pour faire des soirées…

 

SN : Ce qui est marquant, c’est le nombre de performances, de poésie-action, que tu as développées, c’est lié à quel besoin ?

 CP : Avec Antoine au départ, on cherchait à faire une télé sur Internet, c’était une époque où il n’y avait pas YouTube. On a eu des problèmes aussi, il avait filmé ses enfants à poil et il y a des Américains qui voulaient nous chercher des noises… Ce qu’on voulait, c’est ne pas faire comme quand tu es invité à faire une lecture. Le problème avec les années 90, c’est que les gens ont développé au fur et à mesure leur boulot et que finalement il n’y avait plus de liens en fait… Il manquait d’affirmer quelque chose et surtout de l’affirmer dans le fait que surtout on pouvait faire quelque chose, que le public ne soit pas le public, que cela aille plus loin que l’idée de faire une performance… Tu peux faire des performances à Bordeaux au CAPC, c’est bien, mais en même temps tu rencontres toujours un peu les mêmes publics et même si ce n’est pas les mêmes publics, le public est public et toi tu es là et tu fais ton truc… Là, on avait l’idée que tout le monde fasse quelque chose et qu’on n’est pas dans l’idée de lire, qu’on peut payer un coup à boire à quelqu’un, on peut faire de la sérigraphie avec les enfants, qu’il y ait un joyeux bordel qui se créé… C’est difficile à faire, il faut que tout le monde le comprenne, que tu n’as pas ton temps de lecture, mais qu’ils vont participer à un truc, par exemple avec Calleja - Didika, ou avec des gens comme ça… Ils attachaient les micros pendant que l’autre lisait, ils faisaient de la musique, on faisait de la sérigraphie par terre, on écrivait sur les murs. C’est ce qu’on a fait à Dunkerque, à Lille, on voulait en même temps lire dehors pendant que d’autres lisaient à l’intérieur, on voulait qu’il y ait du bordel partout… À chaque fois tu rencontrais des difficultés, déjà à Lille, c’est là que j’ai compris que dans les centres ou tu interviens, il ne faut pas déborder, mais c’est en le faisant que tu t’aperçois qu’il y a des limites à ce qu’on fait.

 

SN : Peut-être qu’il y a des limites, dans la société aussi, les gens ont tellement été éduqués à n’être que spectateur, à séparer le coin des artistes et le coin des publics, que c’est difficile de dire, soyons libres,

 CP : C’est lié à la parole, moi ce qui m’intéresse, c’est la parole des gens, c’est une obsession, quand quelqu’un me parle, il faut que j’en fasse quelque chose, sinon j’étouffe. Je me disais que les paroles il faut les reprendre, L’Armée noire, le style est là, quand ma mère me disait : « Fréquente pas ces gens-là, c’est de l’armée noire ». L’armée, dans l’idée que cela grouille de partout et noire, dans le sens que ce n’est pas propre, ce sont des gens qui ne sont pas lavés et qui volent… Il y a tout un quartier à Cambrai, que l’on appelait L’Armée noire… Moi, l’idée est liée à la parole, de la poésie de toute façon, on ne veut pas entendre parler de la poésie qui aurait un effet réel, on ne veut pas entendre parler de la poésie ! Dès que l’on veut parler sérieusement on ne se sert plus de la poésie, la poésie est dans le lieu de la poésie et après… Moi, je n’ai jamais compris qu’il fallait parler une autre langue… Les gens, ils comprennent quand tu fais une lecture, ils comprennent, alors pourquoi on ne se sert pas de cette langue-là pour faire autrement, vivre autrement… Finalement c’est dans un domaine restreint, et en plus avec le nettoyage de tout ce qui s’agite dans la tête des gens, il y a tout un tas de gens qui ont des manières, des façons de parler, de jouer avec le langage, pourquoi tel mot ? Pourquoi ces désirs-là ? Il y a même des gens qui m’attiraient par leur langage, mais ils n’étaient pas loin d’être fachos.

 

SN : Il y a un truc très intéressant, dans la lettre à Jacques Sivan, « La lettre à JS » où tu parles que ce n’est pas une affaire de séduction, c’est une affaire de mœurs et récemment sur Facebook tu as écrit le spectacle j’aime pas, c’est le monde du faux vrai.

 

CP : J’en avais parlé à Cauwet du problème du théâtre, il me disait : « De toute façon, on ne peut jamais éviter le lieu du théâtre, il sera toujours là », le problème c’est qu’il a toujours tendance à revenir aux formes académiques… Comme pour la perf, les gens font de la perf, comme si c’était du théâtre, avec des belles lumières, avec une mise en scène, ils reprennent des trucs des années 60, qu’ils enjolivent et ils disent que c’est de la perf, c’est ça qui est dingue… Et puis les gens sont contents, alors voilà ! Moi le théâtre me pose un problème parce que c’est le lieu de l’académisme et de la bourgeoisie finalement.

 

SN : Et il suffit de te voir et de t’entendre pour savoir que tu ne cherches pas une pièce bien représentée, ou une jolie histoire qui va nous divertir…

 CP : TXT, ils se sont mis vachement au théâtre en fait, Novarina, déjà, c’est le théâtre… Ils ont été attirés un temps par la poésie sonore, Heidsieck et d’autres, mais c’est arrivé tardivement… Prigent s’est servi un peu de la poésie sonore pour faire La voix de l’écrit, tout ça ! Et c’était génial ! Je pense que c’est difficile de quitter vraiment le théâtre, quitter le lieu de la représentation… Parce que tu te fais avoir, quelquefois tu fais des lectures et finalement tu te retrouves dans un lieu, où tu es coincé, et c’est très dur d’éviter ça… L’Armée noire c’était une solution, pour empêcher ça totalement, personne ne maîtrise rien, d’ailleurs… C’était aussi l’esprit de communauté, personnellement j’ai vécu des trucs à chaque fois et c’était costaud, à chaque fois des moments de vie, c’est cela qui est important, c’est même pas le fait de faire des trucs, mais que cela amène des moments de vie, on se fatigue, on va d’un endroit à un autre, on n’arrête pas, on écrit, on fait toutes sortes de choses et en même temps, on vit, on s’engueule… Ce n’est pas ce qu’on vit, quand on est auteur ou un artiste et qu’on va d’un endroit… Parfois c’est difficile de tenir plusieurs jours, parce qu’on était vite fatigué, moi ça me bouffe l’énergie…

Dans l’Armée noire, il peut y avoir des dessinateurs et toutes sortes de gens, et puis à Dunkerque, on rencontre les carnavaleux, à Marseille, on va dans les bars, et on rencontre les gens, les trans, les putes, les macs, ou les gens du marché : les gens, on parle avec eux et il se passe autre chose… à Nantes c’était bien, on était invité, mais ils ne pouvaient pas inviter beaucoup de monde, et il faut à tout prix, à un moment donné, montrer quelque chose, faire une représentation, alors il faut jouer sur deux trucs, à Nantes on était au Pannonica, c’est un lieu de jazz où il y a des lectures quelquefois, mais c’est assez sage… On avait fait un karaoké lettriste avec Antoine, une dictée aussi, avec tout un public de gens handicapés qui avaient participé à fond et des gens qui se mettent dans L’Armée noire, comme ça, ils débarquent, tu ne sais pas d’où ils viennent… Mais ce n’est pas non plus un micro ouvert, c’est cela qui est compliqué parce qu’il n’y a pas vraiment de définition, il faut créer un truc.

 

 

 

 

 

 

[1]Action poétique n°126, 1992.

[2] Christian Prigent, « La démocratie n'est pas bandante », Al Dante n° 10, Marseille, novembre 1995 et Action poétique, avril 1996.

[3]Erratum

[4] Antoine Boute

[5] Edith Azam