Il est là. Il vient nous voir nous autres. On est là, à grenouiller. À faire de l’art. À gesticuler plus exactement. Gesticuler, c’est faire de l’art après tout. On ne sait pas, on attend qu’il nous dise. On n’est pas sûr. On sait qu’on est dans un lieu qui prête à ça en tout cas, à la gesticulation. Ou à l’art. On sait qu’on peut y aller là-dedans. On est trois et on y va. Il y a elle et il y a lui et il y a moi. Moi je suis un peu leur prof, même si j’ai jamais professé. J’ai jamais voulu faire ça, d’autant que moi et les profs ça n’a jamais été ça. J’ai jamais été bon élève ou alors pour les baffes. Je recevais bien l’enseignement des baffes avec les profs et les pions. Les pions donnaient aussi des baffes. Et de bons coups de poing. tandis que les profs c’était les gifles par-derrière. Ou les craies dans la gueule. Mais là c’est pas pareil, je suis pas vraiment prof. Je lance pas de craie ni ne donne des baffes. Je suis juste venu pour m’amuser. Prof dans l’amusette, voilà ce que c’est. C’est pour faire de l’art. Gesticuler. La déconnade. Je sais pas, je voulais être avec eux deux et leur montrer le génie du coin. Le génie de tous les coins connus même ! Comme on montre le fou, l’idiot du village. Il vient vers nous l’idiot génial. Tout à l’heure il nous avait laissé le champ libre dans sa tente, son chapiteau. On est dans un cocon. Comme des pruneaux. Ou des coqs en pâte. Des lapins dans leur garni. Bref, on se dit qu’on est gâtés en tout cas. Gavés d’art. Et déconnade en plein. Il nous a prêté son magasin. Gourbi qui carbure à l’art. Avec tout le mobilier. Ses planches patinées. Ses cadres peinturlurés. Ses tables de vieux cafés et ses chaises au dossier trop droit. Et ses murs tapissés à l’ancienne. Moquettes élimées. Vieux machins, trucs vannés, asthéniques. Tout ça qui va sur scène. Toute la scène est plantée devant. Ou bien derrière. On sait pas bien. C’est lui qui sait, le proprio génial, il parle toujours des seuils. Franchir des monticules. Bouts de palettes. Discours hétéroclites et disparaître. Fuir droit devant puis réapparaître. Être ici ou être pas là. That is la question. Et moi je me souviens de son dos, une fois. J’ai jamais vu un dos ainsi, sur une scène. Un dos qui s’en allait, plof ! On voyait plus les autres. Les autres et leur face, leur face-à-face de profil, on voyait plus. Leurs parlers, rien. Toutes ces langues qu’on captait plus. Leurs trognes à eux, leurs grimaces, on voyait rien. Leurs gestes entrelacés de théâtre là, avec la diction, on restait sourd. Même leur façon à eux de se carapater. Ça on regardait plus, on fixait le dos. Le sien de dos. Tous les yeux sur ce dos qui caltait. Il quittait la scène, c’était bien suffisant. J’étais remboursé. Ça avait fait ma soirée ce dos. J’ai vu qu’un dos qui partait et c’était lui. Un dos au clou. Il nous a cloué le bec le dos. Il fallait pas le louper cependant. Et le voilà qui revient. De face cette fois le dos. Invisible. Il entre chez lui, dans son chapiteau. Il entre pas sur scène cette fois, il est juste là, qui avance vers nous. Nous et nos combats pour l’art. Nos gestes, nos parlers dans le vide. Ça résonne pour rien dans le chapiteau. Nous à gesticuler. Voix de nuls de l’art à tout-va. Et lui qui revient tranquille vers sa troupe improvisée. Il s’interrogeait qu’il nous dit. Nous à fabriquer du détail, à filmer le rien, à gueuler vers des rideaux noirs, à se tailler les veines pour du semblant. On joue à du vrai semblant et lui qui entre et nous lance, J’ai vu une pierre ! Il poursuit. Il y avait cette pierre au bord du chemin. Une grosse pierre. On peut pas la soulever. Nous on comprend rien. On est là avec nos textes sans rien, nos images vides et nos bouches ouvertes. Nos veines sont prêtes. Les deux autres ils se sont cousu les bras. Pas tout compris la démarche. Ils veulent performer, qu’ils disent. Ils se cousent les bras pendant des heures. Une performance d’heures. Avec du sang qui coule. Et pendant ce temps lui il se pointe. Il nous parle de sa pierre, sur le chemin. Et nous on est là, on arrête nos gesticulations, toutes affaires d’art cessantes. On ne le regarde pas. C’est le grand patron du champ. C’est à lui le chapiteau. Et ça a l’air vrai qu’il a vu une pierre, on se dit. Il dit, J’ai vu cette pierre au bord du chemin ! Une grosse pierre que j’ai vue, et je me suis interrogé ! Ça fait combien d’années qu’elle est là cette pierre ? Et combien d’années en plus qu’elle existe ? Elle est là depuis qu’elle existe ou pas ? En tout cas cette grosse pierre ça fait depuis le Déluge qu’elle est là, ah sûr ! Et pendant ce temps nous on est là affairés à plus rien faire. Pendant le temps qu’il nous déballe sa pierre avec sa bouche. On fait de l’art, on gesticule, on parle, puis on se tait. La pierre elle n’a rien fait elle, mais quelque chose a fait cette pierre, et nous on fait quoi ? On ne sait pas trop quoi lui répondre. On a vraiment l’air cons devant la pierre, la question de la pierre. Les deux avec leurs aiguilles au bout des doigts et leur fil. Et moi qui allais d’un coin à l’autre. D’un rideau l’autre. Il a dû nous entendre. Tout à coup on se dit qu’il se fout de nous. Pas tout capté. Puis il voit cette pierre. Il a dû être désolé alors il revient. C’est comme nous dire, Cassez- vous, l’art c’est trop sacré ! Et faut pas y toucher ! C’est comme mon père avec son jardin. Mon père pareil à biner dans le jardin et qui me dit de pas toucher à ses bobines de fil. Ses bobines pour les patates. Lui pareil il faut pas toucher son jardin d’art. C’est ça qu’il nous dit quand il nous bazarde sa pierre dans la tronche en rentrant de promenade. C’est sa promenade à lui pas touche. Avec sa pierre il nous a plantés là. Il nous l’a bien enfoncée, nous qui filons comme si l’art c’était la fuite. Comme si l’art c’était on déconne et on file. L’art on rigole et on coud nos bras d’humains. Petits humains. L’art lui ne se cassera pas. L’art lui il reste là. Il est bien lourd, bien fracturé, bien blessant, bien coupant. L’art est dur et défie le temps. Pas nous. Cette pierre elle lui a dit tout ça. Cette pierre elle lui a parlé de toutes ses sœurs et de toutes ses mères. Toute une filiation de pierres qui ont roulé dans sa cervelle. Toutes ces pierres qu’il a vues défiler en regardant la petite du chemin. Cette dernière pierre comme une borne. Une stèle. Une balise. Pour rappeler le promeneur. Lui dire de quoi c’est fait la vie. Toutes ces pierres qu’il a senties bouger dans sa pensée d’un coup. Dans son corps même, il a senti un effondrement, un éboulement. La pierre lui a débloqué un axe en dedans. Il a senti une ouverture. Il a vu la faille et il a regardé dedans. Il y avait un amas de pierres dressé sur le temps. Et on allait rester un moment comme ça, comme des humains, petits humains avec tout ce qui bloquait en dedans. Les pierres dont on a fait les églises. Les pierres qui roulent dans les vallées grises. On se croyait dans un calligramme d’Apollinaire avec ses pierres à l’autre. Les pierres qui glissent dans la glaise, comme sur de la banquise. Les plaques flottantes, les pierres à voile ou les pierres glissantes. Les pierres marchantes. Les marches carrées ou rondes des roches magnétiques. Les pierres qui jamais ne semblent pourtant bouger. Les masses sortent vite de terre. Puis s’épuisent à monter, au bout de millions d’années. Un million de tourments, puis ça se réduit comme peau de chagrin. L’effet de la pénéplaine est sur elles. Les pierres qui viennent du continent unique. Les pierres des Appalaches ou des monts d’Arrée. Les cailloux du Gondwana, de la Pangée. Les pierres si chères à Roger Caillois. L’écriture asémique des failles. Les peinturlures de la lithosphère. La croûte terrestre qui plisse et donne la mère des vents, l’Himalaya. Tout y est passé avec lui. C’est passé par lui d’un coup. Comme un arc électrique. Il a tout compris. Mais nous c’était plus long, ça nous pesait. Les concrétions silencieuses. Ou alors il a dit siliceuses ? Les pierres projetées depuis les laves. Les bombes qui tombent des volcans sur des gens. Tout ce matériel créatif, générateur de vie, il nous l’a dit ! Les pierres toutes vieilles, et les toutes jeunes pareil. Toutes les pierres sont impatientes, qui jouent en bande dans la nature. Qui aiment à dévaler les pentes. Les pierres qui roulent dans les rivières. La vie prend tout son temps avec la pierre. Le cosmos enseigne avec lenteur. Les pierres formées par les siècles depuis les touts débuts. Les pierres créées par les éléments divers. Taillées par l’air, le vent ou l’eau. Tous les fléauts. Les pierres qu’on a disséquées pour les comprendre. Les pierres qu’on coupe et où l’on trouve des paysages. Des vues de la mer, comme sur les cartes postales. Des lointains aperçus bien avant que l’humain les contemple. Les pierres qui brillent de plusieurs couleurs, ou celles transparentes. Les pierres qui tracent, dessinent, font des expos. Les pierres scientifiques, qui piègent des gaz, voire une buée. Des millénaires trouvés ainsi dans la pierre. Des imaginations de pierre, bien avant notre regard. Les formes se dressent dedans. L’oiseau y est pris. L’aile du papillon dans quelques tâches. La peinture est primitive. Le soleil semble glisser vers l’horizon. Les floraisons peintes dans plein de minéraux. La pierre trouve des formes au temps de la création de la Terre. Tout était déjà là, parmi le feu global et la mort de tout. Tout est reporté dans la pierre seule. linogravé à tout jamais. Àl’intérieur d’elle-même. Dans ses fusionnels secrets. Les randonnées mystiques dans des contrées à venir. Les pierres montrent tout cela déjà. Elles faisaient de l’art bien avant nous les êtres vivants. Les pierres ne le faisaient pas seules non plus. Y a de l’entraide par la nature. Ses incidents divers. Brutalités tectoniques. Les laves chatouillent la croûte terrestre. Les lentes érosions lui font perdre le fil à la pierre. Augmentent sa digression. Les effets de la pénéplaine trouent sa mémoire. La pierre fait de l’art sans même le savoir. En collectif. Un groupe de pierre sécrète une activité bouillonnante. Un activisme forcené les entraîne. Les pierres sont comme des sentinelles dans la guerre des éléments. Elles communiquent entre elles, tutoient l’éternel. Les pierres sont communiantes. Croyantes. Sectaires. Sacrées. Les pierres parlent depuis le début des temps avec la lumière. Cest elle qui a donné la voix aux pierres. La lumière a créé la pierre, elle a montré ses formes. C’est la lumière qui invente l’existence d’une pierre. La pierre projette des ombres, des mouvements. La pierre rend un hommage discret aux courbes de la lumière, à son tranchant. Elle reflète ses rayons, ses neutrons, ses électrons et tout le tout petit monde dans son corps même. Elle piège sa vitesse en son cœur tout dur. La pierre fige la formation de l’univers, mais par bribes. Comme si la pierre parlait depuis les rêves de quelqu’un. Son œuvre se fait toute seule, contre ce qui s’agite, ce qui fleurit, ce qui se déplace, se pense ou bien se meurt. Elle se fait aussi contre elle-même. La pierre ne décide de rien. C’est un pauvre caillou qui ne s’émeut jamais. Tout ça il nous l’a raconté. Tout nous a été dévoilé dans sa tente, c’est là qu’il a tout pensé, qu’il a tout dit ! Il nous l’a même pas vraiment dit. Il n’a rien développé de tout ça l’animal. C’est maintenant que j’y pense, et je me dis qu’il avait raison. Il a juste fait résonner le mot Pierre dans sa tente. Ça nous a bombardé la tronche avec des ondes. Ça nous grillait tout le corps. Nos caboches tournaient à vide. On voyait plus rien. Y avait plus d’air. Plus d’eau. La vie s’évaporait d’une traite. On pensait maintenant comme la pierre. On se prenait une chute de mots. Une cascade d’incompréhensions. Nous qui étions tout fiers et lui avec son mot Pierre. Avec ses interrogations sur la création. Lui avec son regard qu’il a porté sur le chemin. Ce regard de pensées lourdes. Ce regard qui rasait la terre. Et cette vision qui coulait dans l’air, depuis la pierre, comme une évidence. Ça lui paraissait normal, à lui, tous les jours à s’interroger. Et le soir à se détendre, regarder l’autre picoler. Car le soir il fallait boire ! Se remettre de la pierre. L’éponger de bière ! L’art est patient. Lui faut du temps. Une coulée millénaire. Chaînes d’accrétion. Plaques tectoniques. L’art progresse en tournant, en rampant. L’art se monte dessus. C’est l’avancée des bœufs. À pas très lents. Plus lents qu’un bœuf même. Bien plus lents qu’un chariot tiré par deux bœufs. Mais il peut partir vite aussi l’art. D’un coup, comme une balle qui traverse tout. Comme une boule de lave sort d’un canon et remonte les âges. Tous ces temps dans des tunnels de feu. L’art remonte ainsi en panaches et arrose l’air et la terre. L’art est d’abord une création de l’univers, pensait-il. Les étoiles en formation. Les escadrons de novae, les trous noirs en observation dans les tranchées des noyaux galactiques. C’est comme un art militaire. L’art c’est avant tout une guerre, mais pas pour cent ans ni mille, mais pour toujours. Et nous on n’est pas dedans. Pas vraiment, tellement on y est. On sera jamais vraiment dedans ou alors au fond. Au fin fond de la cuvette à jouer. Nous on joue à la guerre sur le côté. On joue sur les pourtours de l’art, comme des marmitons. Des marmitons dormant dans la marmite. Dans la marmite où on fait mumuse, nous, à créer aux bordures de l’éternité.
Voilà comment il était l’artiste génial. Il parlait. Il distribuait son art dans les airs. Et on planait. Foins des dessineries, des peinturlures, des portraitures. Il projetait sa parole et nous on regardait avec le cerveau retourné ses paroles, comme des volutes dans les ciels de son chapiteau à l’antique. C’est comme si le moderne parlait dans une autre langue, la langue des anciens, des livres poussiéreux qu’on n’avait pas lus. Il nous relatait tout, puis il prenait un livre et lisait un philosophe du temps du Déluge. Il nous parlait pour maintenant pourtant. Pour tout de suite. Pour se mettre en ordre de bataille. Il intervenait dans la pièce et tout était changé. On était devenus des plantes et ça nous arrosait le portrait. Ça nous récurait l’intelligence à la potasse. On avait beau ouvrir grand les oreilles rien qui nous restait. Ça planait dans l’air et c’est nous seuls qui retombions. Comme des mouches mortes sur nos petites chaises. De vieilles chaises d’église, comme des prie-Dieu. On était face à une sorte de dieu, celui qu’on voit dans les vieilles peintures. Qui tonitrue, qui pointe du doigt. On était là tout esbaudis. Abasourdis par tant puissance verbale. On savait plus quoi dire ni faire. On n’avait jamais eu un cours pareil. C’était comme du théâtre, avec seulement sa bouche. Ses mots avaient des visualités qu’on ne connaissait. On était comme entravés. Bâillonnés par l’esprit. Il avait tout compris, il avait vu les peuples et les styles, il nous faisait voyager. Comment après ça vouloir ne serait-ce tracer un trait ?