Les artistes sont des personnes qui se crispent. Chaque personne finit par se crisper. Les artistes aussi. Chaque artiste croit avoir trouvé la bonne formule, mais au final il ne trouve que la formule de sa crispation. Une belle crispation. Une tension magnifique. Un style. Chaque artiste développe un style qui aurait pu être celui d’un autre, n’importe quel autre, toute sorte de crispés auraient pu adopter ce style, mais c’est sur lui que c’est tombé, le style c’est comme une mauvaise tuile qui vous tombe sur le bec. Vous êtes tombé sur un bec, c’est-à-dire sur une contradiction. Au final le style que l’artiste s’imcombe, c’est comme une contradiction. Il a contracté ce style, comme si c’était une maladie. C’est une maladie qu’il a décidé de s’inoculer, comme il nous incombe à nous de nous inoculer autre chose, de nous crisper autrement, mais sûrement. Nous finirons tous sûrement par nous crisper un jour. L’artiste pense qu’il polit son travail, mais il aurait pu faire tout autre chose, il aurait pu se distinguer autrement, et il aurait tout aussi bien pu faire quelque chose de complètement autre plutôt que se crisper sur son œuvre, sa maladie. Il aurait pu se crisper sur un ouvrage autre et donc s’inoculer tout à fait autre, alors qu’on pense que c’est cette crispation unique qui le distingue des autres, que c’est là le signe de son caractère, son caractère malade qui lui est propre et ce depuis qu’il a commencé à œuvrer. Il a même œuvré depuis l’enfance pense-t-on. Il a conduit cette chose alors qu’il n’en est rien au final. A l’enfance il n’était rien, ou plutôt il était une multiplicité de lui-même, il était ouvert à tous les vents, il savait en lui qu’il pouvait goûter à tout et c’est ce qu’il faisait, il goûtait à tous les vents et après seulement il a trouvé qu’il n’était valable qu’en une seule chose, alors qu’il n’en était rien durant l’enfance. Durant l’enfance, il pouvait flâner ici et là le futur artiste. Il n’était d’ailleurs pas un futur artiste, il n’était rien. Ou plutôt une personne aventureuse, en expédition dans la multiplicité de lui-même et non dans son unicité. Il se perdait dedans son lui et c’était bien. Ce n’est qu’en grandissant qu’il est devenu artiste, c’est-à-dire responsable d’un son de cloche unique. Il a fabriqué son propre son de cloche, tout en pensant que ça le caractérisait, mais il n’en est rien. Il a écouté ainsi tous les sons de cloches, les sons de cloches de ceux qui lui ont dit que cette œuvre le représentait, qu’il était unique et que cette unicité de lui rendait sa personne unique en son genre. Que cette façon de faire était son propre genre à lui. Il était genré  de son propre lui, c’est-à-dire de cet œuvre même, cet ouvrage d’une vie, de ce travail qui le caractérise, alors qu’enfant rien ne le caractérisait. Ou plutôt si, ce qui le caractérisait c’était l’ouverture à tout ce qui se présente. Ce qui le caractérisait c’était d’être ouvert à tous les vents et non à celui de l’unique crispation. Toutes les crispations se valent, même celle d’un artiste. On dit qu’un artiste à plusieurs cordes à son arc, mais ce qu’on ne dit pas c’est qu’il n’a qu’un seul arc et que cet arc décrit sa future et unique crispation, celle d’être un artiste et d’avoir une personnalité propre où il pourra dire C’est moi que l’ai fait. C’est moi l’auteur de ce méfait. C’est moi qui suis moi. Alors qu’il n’y a pas de moi, il n’y a qu’un nœud malade et crispé. Un nœud véreux et vénéneux qui entoure la possibilité. Un nœud comme un œil. Un œil de verre. Un aveuglement qui éteint toute envie de saborder la personnalité, qui l’empêche d’aller voir ailleurs si J’y suis. Aller voir ailleurs, surtout si J’y suis pas. Si la personne et son œuvre n’y est pas. S’il y a juste des portes qui s’ouvrent, des possibilités, des errances. La personne ne devrait voir en elle que des errances, des possibilités, elle ne devrait vivre que dans sa tête, vivre et créer dans sa tête et se dire que tout le monde fait pareil, tout le monde a déjà tout fait et tout le monde fait toujours tout pareil, tout le monde cherche la sortie dans la crispation, comme un danseur qui a choisi son geste, lui  l’artiste il cherche sa formule, et c’est pour ça qu’il la vole à l’autre. Tous les artistes sont des voleurs. Ils volent la formule à quelqu’un, même si ce quelqu’un n’existe pas encore, il lui dérobe la formule pour le bien de sa personne. Sa personne qui va créer son œuvre. Sa couleur unique. Son unicité crispée.