C’est étrange d’être arrivé en même temps que soi-même. Ça m’a toujours paru bizarre, le fait d’arriver en même temps que ma vie, que ma vie coïncide avec moi. Qu’on soit là au même moment, ainsi rassemblés, pour l’existence. Que notre présence soit au moment même où je suis dedans, complètement, alors qu’il y a des millénaires que ça aurait pu advenir. J’aurai pu arriver en des temps immémoriaux. Rien n’aurait pu coïncider entre nous. Entre moi et ma vie, je veux dire. Car j’ai pas l’impression que c’est pareil, qu’on est forcément décalés, qu’on se parle à distance moi et ce qui se vit à l’intérieur. Comme si la communication était forcément coupée, entre le fait que j’existe et qu’il y ait ce corps qui se balade d’un lieu à l’autre. Même cette bouche qui parle, elle aurait pu s’ouvrir à un autre moment et sortir de n’importe qui. N’importe quel être pourrait être à ma place en ce moment même et moi j’aurais été encore un peu tranquille, attendant je ne sais quoi, la délivrance peut-être ? J’aurais été délivré de quoi au final ? De toute manière j’ai dû m’engager et c’est peine perdue pour maintenant faire machine arrière toute. Je suis cuit. J’existe.
J’en ai mis du temps pour me décider, cela dit. Et il y avait du monde au portillon. On a dû me pousser devant, je n’ai pas voulu entrer vraiment, je stationnais ainsi en moi sans savoir quoi ni qu’est-ce. Avant cela j’ai tout oublié. Ça devait être pareil. La non-vie c’est pareil à peu près avec un peu moins de dérangement sans doute. Je ne peux pas le dire, j’ai pas existé dans la non-vie. Ici j’existe. C’est ça qui diffère. Et différer c’est aussi remettre à un autre temps. Quand on naît on apprend juste à différer. Entre soi et ce qui est. On sait qu’il va s’opérer comme une division. Une opposition. C’est formel. Au premier temps on est comme avant, on n’existe pas. C’est autour que ça existe. J’ai dû rester un peu comme ça, comme au temps du premier état. La nostalgie sûrement. J’ai pas voulu renoncer au premier état, par solidarité. J’ai toujours cette sensation de coton entre les dents. C’est pas si doux au final le coton, quand on l’a dans les dents. On croit que le coton ça vous adoucit la vie, que nenni. Vous voulez croquer du coton, macache, ça crisse ! C’est pire que les ongles sur le tableau noir. Toute la mémoire surgit, c’est ça qui nous donne la sensation d’exister. Portés par les mots, les images, les sons, les odeurs. Emmenés par le tout venant. En somme tout ce qu’on n’avait pas il y a mille ans de ça, voir plus : au temps des premiers humains, ou des dinosaures. Ou même avant : quand la croûte se formait. N’importe laquelle de croûte, cherchez pas. Il a toujours fallu que ça apparaisse. C’est inscrit dans les gênes l’apparition. Dans les gênes du néant même, tout est gravé au marbre. Faut pas chercher plus loin : on devait intervenir à un moment donné, et moi j’ai pris tout mon temps, malgré que ça poussait drôlement derrière. La nature vous pousse au cul, vous avez pas le choix : il vous faut arriver.
Mais quand est-ce qu’on arrive réellement ? Il y en a c’est de suite, ils sont fins prêts pour l’expédition. Parfois je me demande s’ils sont pas déjà venus, ils ont l’air bien au jus. On la leur fait pas à eux. D’ailleurs ils arrivent tellement vite et bien qu’ils finissent par se suicider. C’est des perfectionnistes. Ils veulent tout contrôler. Les savants ça doit être ça, tout comme les champions. Toutes ces stars du domino, on sait bien qu’elles n’arrivent pas comme ça. Que ça existait déjà bien avant, dans une autre vie. Une vie où le domino c’était pas encore ça. Il a fallu tout remettre d’aplomb. Seulement après cette vie aussi parfaite on fait quoi ? M’étonnerait qu’on vous laisse vous la couler douce. Il faut repartir dare-dare au charbon. C’est pour ça qu’ils n’en peuvent plus d’être, les bons. Les meilleurs d’entre nous sont les plus épuisés, prêts à flancher à la première occasion. C’est pas sur eux qu’il faudra compter. C’est tout le contraire. Les plus grands génies seront les plus nuls. Et vice et versa. Vous n’y échapperez pas !
Le père, si. Il a échappé de son vivant à ce cirque. Il était un génie, très certainement. Un génie de la non-intervention. Un casque bleu de la vie de famille sans doute. De la vie tout court. Il n’agissait qu’au cas où toutes les solutions diplomatiques avaient rendu l’âme, comme on dit. Et c’est là qu’il sortait sa phrase favorite : Va te faire cuire un œuf. Lui aussi il arrivait avec lui-même et pourtant cela ne coïncidait nullement. Il lui aurait fallu entendre vraiment ce qu’il disait, comment les murs lui répondaient, ce qu’il foutait entre ces quatre murs de la maison, avec qui il passait cette vie, déjà avec lui il passait sa vie sans vraiment se savoir. Il a dû se savoir à maintes reprises, mais c’était comme une pensée qui tournoyait dans le cerveau, comme le font les feuilles qui tournent et se posent, les fruits des érables par exemple. Mais ce genre de pensée ne se posait pas comme les samares, elles s’envolaient au loin, se transformant en petite fumée, impossible à rattraper. Ou comme quand on souffle pour faire des bulles de savon.
Le père aimait beaucoup le savon, il faisait des sortes de bulles de savon de sa vie, de son existence. Il en avait cure de l’existence. Il aurait pu très vite s’en passer, mais il fallait toujours qu’il s’applique à diverses tâches, comme par exemple se récurer les oreilles. Avec un gant de toilette. Le père je l’associe toujours au gant de toilette dans mon esprit. Il doit y avoir un lien entre le savon (et le gant) et son existence intérieure, comme s’il voulait se récurer de tout ce qu’il avait vu et entendu partout où il allait. Se nettoyer de ce savoir. Dans le bus, par exemple. Il descendait de la rue pour prendre le bus. Il prenait cette voyette que toute la famille connaissait. Il a marché dedans, il est arrivé à l’arrêt de bus maintenant. Je ne l’ai jamais vu faire ça, comme je ne l’ai jamais vu avec ses collègues ouvriers dans ce bus. Je ne suis déjà pas sûr qu’on puisse dire collègue pour des ouvriers. Sans doute des camarades. Camarades syndiqués ! aurait dit la mère. Elle n’aurait jamais voulu qu’il se syndique, des fois que cette funeste décision retombe sur elle. Et puis le soir il n’empruntait pas la ruelle, car il passait à la coopérative, pour remplir le casier de bouteilles. Je l’ai déjà vu remonter la rue avec son casier de bouteilles, ou alors je l’ai plutôt imaginé, à force qu’on m’en parle. Car on me bourrai la tête à cette époque de tous ses faits et gestes. Maintenant je comprends pourquoi il lui fallait du vin, pour tenir debout en dedans. Tenir à l’intérieur de lui-même. Qu’il ne s’échappe pas comme un liquide qui mousse hors du goulot. Ou comme cette petite fumée de bonnes pensées. Des pensées qui le feraient fuir de lui-même, pour enfin se rejoindre. Tandis qu’ici il restait planté, au mitan d’un flot de paroles. Celles de la famille. Celles qui le parlaient sans qu’il ne bronche, ou si peux. I
l fallait si peu parler, mais il le fallait tout de même, pour donner le change, dire Va te faire cuire un œuf. Même les deux mon capitaine ! répondait la mère. Et on en restait là, au moins pour la soirée. Une belle soirée devant la télé. La vie ne délivre rien, me dis-je. Ne donne aucune parole. La vie n’a jamais délivré une vraie parole. Une parole, un flot, la vie c’est comme un flot de parole, nous dit-on. Qui a pu lâcher une ânerie pareille. La vie est une parole qui passe, s’évapore. C’est moins que l’air. La vie file avec l’air. Celui du parler qui n’est rien. On n’accroche rien sur le parler de la vie. C’est comme une toile cirée la vie, on se lance à corps perdu dessus. Comment je peux dire qu’untel ou unetelle a rencontré unetelle ou untel. On sait même pas ce qu’il ou elles se sont dit untel et unetelle. On ne sait rien du dire, d’ailleurs, Et si on le sait cela ne nous dira rien, car c’est un dire qui mène à rien, comme un pet sur une toile cirée. On nous apprend rien d’untel ou d’unetelle. On ne saura rien en dire sur ces gens même en connaissance de tous leurs dires, ainsi que le menu détail de leurs faits et gestes.
Cela m’a aussi toujours inquiété quand unetelle ou untel venaient me dire, Nous avons bien échangé aujourd’hui ! Nous avons eu des propos d’une hauteur invraisemblable, d’une valeur inestimable ! Disaient-ils. A ce moment-là, il est déjà trop tard pour se barricader. Vous n’avez rien vu venir. Vous êtes dans le viseur, paré pour un prochain débat. Le père lui débattait dans sa tête, avec un interlocuteur inconnu de nous tous. Il fumait tranquillement la tête baissée, puis il la relevait souriant, regardait l’horizon. Il livrait des entretiens en lui-même, satisfait d’avoir répondu à tout un questionnaire des plus retors. Il donnait des interviews, livrait ses plus intimes pensées à toute l’assistance depuis son fauteuil situé dans le fond de la pièce, au loin des autres, pour ne pas être perturbé par les bruits de la télé. La nuit il se griffait, sans s’en rendre compte. Le matin sa peau des côtes lui piquait et le lendemain sa femme, au lever, touchait ses croûtes. Qui t’a encore fait ça ! lui disait-elle. Il était dans l’incapacité de répondre, sans doute encore un sombre pigiste mécontent, un de ces interviewers chafouin par ce tête-à-tête avec le père. Le père et ses réponses formulées avec grand soin. Parfois il nous les livrait comme ça, de but en blanc, dans le salon, alors qu’on regardait la télé. Il nous balançait ses réflexions personnelles, tout en s’essuyant les lunettes, comme on jette quelques graines dans le poulailler, pour un peu distraire la bassecour, lui donner une raison d’être, hors de la télé.
La mère disait qu’il ne faisait jamais de fautes, contrairement à ses enfants, toutes et tous dans l’enseignement. Untel professeur de français. Unetelle directrice des écoles. On a même eu un directeur d’usine ! nous confiait la mère. Avec lui on en a eu que des problèmes ! disait-elle, soucieuse. Elle était sur son lit, un vieux lit qui n’était pas un lit. Un canapé converti, comme elle disait alors. Le seul de toute la maison en tout cas, à son grand regret. Le reste étant résolument méfiant au débit de la mère. Un débit plutôt faible malgré tout. Une phrase coup de poing de temps à autre se perdait dans les couloirs de la maison. Un mot-poignard lancé à travers les pièces. Le père connaissait le bon moment pour déguerpir au jardin. Se réfugier en se vautrant dans les rameaux d’asperge. Ou derrière le pêcher qui ne donnait plus. Coincé entre l’arbre et les plaques, il regardait l’horizon en fumant son toubaque.
Il pensait à cet homme qui lui avait parlé un jour, il ne savait plus pour quelle raison. Il ne se souvenait pas de leur discussion non plus, il se rappelait seulement qu’il était de Barcelonette. Et celui-ci, à chaque phrase qu’il prononçait, lâchait toujours un En fait, qu’il prononçait Enfé. Le père n’entendait que ça dans la conversation, car lui il ne disait jamais enfé mais en fait, comme tout le monde, pensait-il. C’est après cela qu’il a eu des doutes. Maintenant il y avait cet enfé de Barcelonette, et peut-être d’autres viendraient ensuite d’un peu partout lui démontrer qu’on prononçait comme on le voulait. En tout cas, plus rien d’autre ne passait entre ses oreilles, à part cet enfé prononcé à chaque début de phrase. Enfé … enfé … enfé… Il confiait tout cela à ses contradicteurs anonyme, ou plutôt ses reporters, envoyés spéciaux quelconques au cœur de sa cervelle. Mes échotiers ! qu’il disait…
La mère aussi avait toute une flopée de correspondants dans sa tête qui voulaient tout connaître d’elle, tout savoir de sa vie, lui arracher la moindre pensées, mais elle était vraiment coriace celle-là. Elle tenait bon. Même pour lui faire avouer sa date de naissance, ses commentateurs pourraient toujours se lever de bonne heure, elle ne révélerait rien. J’ai rien à déclarer ! disait-elle assise sur sa méridienne, avec sa canne à côté. Elle attendait le kinésithérapeute qui venait lui faire des soins tous les jours. Il me fait toujours marcher celui-là ! Elle avait mal quand il la manipulait, alors elle disait : Ça va ! Ça va ! Et le kiné de répondre : Moi ça va, oui, et vous, ça va ? Elle rigolait tout en se tordant de douleurs. Ah là là, quelle peau de vache alors, ç’ui-là ! Elle en riait encore quand elle en parlait.
Il est pas certain que la mère soit arrivée au même moment qu’elle-même sans se poser de questions, même s’il fallait bien qu’elle soit là et pas les deux pieds dans le même sabot. C’est pour ça qu’elle hérite des accidents de voiture, qu’elle hérite de toute la part maudite de celui ou celle qui voit clair dans le réel. Ou qui pense avoir vu. Ou qui n’a rien vu, mais qui a des embrouillaminis avec la vie, avec le réel de la vie. Car c’est la mère qui débrouille tout ça et donc elle hérite de toute la mélasse des problèmes modernes.
Et donc un jour on lui broie les jambes, pour les besoins de sa plongée dans le réel des vivants. Elle a eu un accident de voiture, une R5. Le père était pas là, le père était en train de butter les asperges. Il butte et il pense. Il fait parler les machines en dedans de lui. Il se voit en lui en train de parler pendant qu’il butte au dehors. Il voit un type attablé qui parle devant un micro et c’est lui-même. Le type qui est lui parle au journaliste de la jouissance du parler. Il a été invité à un colloque pour faire marcher son parler-déroulé. Le parler tout fou qu’on déroule dès que dehors on agit sur les pommes de terres ou les asperges. Il pense en marchant, en tendant ses cordons au dessus des futures plantations, en marchant avec ses bottes au dessus des trous de terre. Il pense en reniflant tout en allant dans la baraque à outils. Il pense en retournant les mottes. Ses bottes écrasent les mottes. Il pense à ça. À la jouissance. La jouissance du parler. Jouir c’est parler, dit-il, c’est-à-dire lire, c’est-à-dire s’instruire, c’est-à-dire échouer. Et par dessus l’échec il y a la jouissance interdite, il faut jouir un peu après avoir tout su et être mort de cela. On est mort d’avoir trop su, dit le père, et il faudrait jouir dans le parler de suite sans interrompre rien de la machine à penser. Car la machine à penser se déroule de suite, il n’y a pas d’interdit, qu’il dit. On peut penser sans rien s’interdire, On jouit, On jouit de pas savoir de quoi ou de qu’est-ce, Alors on écrit, Et alors on trouve ça lent. C’est très lent pour jouir. Il faut des siècles de presque jouissance pleine de poussière, pleine et entière dans la poussière. Il faut des siècle à mettre tous les jours ses binocles pour lire tous ces jouisseurs intempestifs et alors tout devient triste. Tout est triste et j’ai lu tous les livres, disait le père il y a un siècle. La mienne chair et la chair mère. La même chierie de la chienne chair. Tout est devenu si peu gai, dit-il, si on y pense. Alors il faut dérouler la machine à parler intérieure qui écrase les siècles, et enfin se libérer de la parole. Enfin parler pour ne rien dire, dit le père, le temps qu’ils nous voient pas faire. Même les jouisseurs du parler, si vous les rencontrez, vous vous dites de suite Ça c’est des logiciens, des raisonneurs rigoristes. Des pas rigoleurs et plein de rigueurs. Ça c’est des gens qui veulent surtout pas que ça se sache. Et ça, se savoir qui se veut pas su, ça se fait en groupe, dit-il. Mais dans des groupes archi-divisés. Des groupes d’une famille qui jamais ne s’entendent oh là là, non ! dit-il. Vous pouvez même pas jouir à deux, alors qu’ils organisent des partouzes textuelles ! C’est à n’y rien comprendre, dit le père. Ils vous invitent à penser, en colloque, c’est-à-dire à dérouler la machine à perte, la parole peau-de-balle et peau-d’lapin, ils veulent ça mais après ils chaussent leurs binocles et vous renvoient dans les buts avec des phrases.
Les phrases ce n’est pas le parler. Les phrases c’est buter le parler. C’est la construction de l’université dans du parlant. L’université c’est-à-dire la science, C’est-à-dire : vous, vous êtes des ânes ! Vous avez un bonnet d’âne et on vous a refilé la bobine à débobiner pour que vous vous teniez tranquille, comme quand les parents discutent avec les invités et que vous, enfant, vous vous endormez. Vous écoutez les paroles incompréhensibles et vous vous endormez dedans. Comme un enfant. Vous êtes enroulés dans le parler. Vous êtes bercés par le doux roulé-boulé du langage. C’est là que vous avez rien compris de la poésie, mais du langage. La langue qui veut au fond jamais rien dire et qu’on n’en fera rien, sauf si on fait se dérouler la bande des machines à parler-jouir. Voilà ce qu’il répond le père à son interlocuteur imaginaire. Tandis que la mère est partie buter les platanes.
Elle avait passé un pacte avec les mots.
La mère un jour elle se réveille, elle a vingts ans. Elle a rêvé avoir fait un pacte avec les mots. Les mots filaient, incompréhensibles. La mère avait lu des livres, mais sans passer de contrat, juste pour enfiler les mots, engloutir des phrases sans rien savoir. Et un jour, le jour de ses vingts ans, elle en a eu marre. Elle lisait des biographies, des choses sensées, tout ça qui un jour finit en fumier, quand un autre revoit les choses et tout ce que vous avez lu alors est perdu. Tout ce que vous croyiez alors, tout ça part en eau sale dans les égoûts, vous pouvez plus rien en faire. Vous n’avez plus rien sur quoi vous raccrocher. C’est pour ça que j’ai passé un pacte secret, dans le plus profond de la nuit, avec les mots. Sinon je me suicidais, tout au moins je demandais aux esprits de m’enlever, ne plus apparaître ici bas, m’en aller au loin, durant la nuit. Ne plus respirer si je ne sentais pas le poids de chacun des mots que je lisais. Ne jamais rien faire défiler sans tout prendre en dedans, sans me charger de cette somme de science qu’il y a dans chacun des mots que je lis. Si ça ne marche pas, qu’on m’emmène au loin, qu’on me perde ! Elle pensait ça, elle avait vingt ans. Maintenant la mère a compris qu’aucun pacte ne pouvait se passer, elle parlait juste à ses esprits qu’elle avait en dedans. Elle ne parlait pas vraiment, elle sentait par les humeurs, les fluides, les essences. Elle se pensait en coulant hors de la tête pour trouver tous les pores, pour les sentir de part et d’autre de l’épine du dos, en comprenant ses jointures. Elle se répandait en sa masse comme une semence, elle traversait son sang avec les esprits qui passaient du coeur à la tête. Elle se poursuivait ainsi, en fermant les yeux. Elle voyait des formes, car en fermant les yeux on voit toujours des formes, grâce aux choses luisante de la tête. Ce sont mes esprits qui viennent au regard, quand je serre les poings, quand je ferme fortement ma tête, tout cela revient dans l’oeil. Il y a ces petites formes qui aparaissent et disparaissent, ce sont ces évanouissements que je poursuis, lentement, dans le silence des esprits. Je les vois prendre le chemin de ces nerfs en la semence mienne. Ils ont pris leur cours vers les parties intérieures, à cause que les extérieures étant pressées par la superficie de la matrice, n’ont pas eu des passages si libre pour les recevoir. Je vois tout cela depuis mes yeux fermés, sans la pensée qui gicle depuis les branches des artères. Mes deux orbites ont trouvé ainsi plus de liberté sur le devant de la tête. C’est pourquoi qu’avant d’en être sortis, quelques-uns des esprits se sont séparés des autres sans être pour cela de diverse nature, un peu comme des particules dans le cosmos il y a aussi les particules des esprits qui excèdent en grosseur dans leurs propriétés aériennes, et tout cela trace un chemin dans les nerfs qui se rendent aux muscles des yeux, des tempes et autres endroits voisins. Chemins de nerfs qui mènent aux gencives, à l’estomac, aux intestins, au cœur, aux peaux des autres plus intérieures, dans des parties qui se forment après nous. Car : Après nous le déluge ! aimait-elle répéter à tout l’entourage.
Elle avait eu un accident terrible avec sa R5 il y a quelques années, sa voiture s’était retrouvée dans une autre rue à cause du choc. Les gendarmes ne comprenaient pas comment elle avait fait pour se retrouver là, après s’être pris une camionnette en pleine face sur la route principale. Celui-ci avait doublé un camion à toute allure dans un village et s’était retrouvé devant la R5 de la mère qui a fini par voler de ses propres ailes dans les airs cambrésiens. Ses jambes avaient été écrabouillées. Maintenant ça revenait, lentement, grâce aux broches dans les os et les séances de kiné, et aussi cette volonté qu’elle avait toujours eu de vivre, la vitalité obstinée de cette cabocharde de mère prêtait à l’admiration, ou bien forçait la confusion, comme disait le père qui ne s’y retrouvait plus dans les expressions. Le père, lui, n’aurait jamais pu subir tout ça, malgré sa force. Parfois les poignées de porte lui restaient dans la main, certes. Il sortait par n’importe quel temps et n’était jamais malade, oui. Mais ce n’était pas une machine increvable comme elle. Un jour, elle a dit à untel de ses fils : Fais la liste des jouets que tu veux, on va gagner des millions ! Les enfants avaient été au tribunal assister au procès, personne n’a rien compris. Tout le monde est reparti se tasser dans la voiture avec le père. Le dernier des garçons a demandé : Et ma liste de jouets alors ? La mère ne répondait plus à rien, elle restait parfois bouche bée, percevant certains signaux dans sa tête. Maintenant cependant elle pouvait reconduire, enfin ! Alors les débats reprenaient, se déplaçant à saut et à gambade, comme avait dit le père en riant un jour, sur les petites routes autour des pâturages, au retour des commissions.
Le père la mère, cette maison qui les abrite, comme toutes ces maisons familiales, construites en rang d’oignon dans chacune des rues, certaines plus grosses avec les deux pavillons accolés. De grosses maisons rougeaudes, toutes bordées de thuyas et entourées de cailloux carmin ou d’allées au béton brut. Du thym dans ces pots au métal rouillé. Ces jardinets moribonds entourés de bordures de ciment, comme on en voit partout. Le père la mère, cette maison où tombe une pluie noire, comme dans tous les villages alentours, avec un pin en face, celui du boucher du village, trop maigre et toujours près à s’affaler sur nous, puis cet autre au loin, bien feuillu, avec sa demie portion à ses côtés, car la moitié du second a été emporté par la foudre. Pourquoi je m’exerce ainsi à penser, se dit le père. Pourquoi suis-je tant travaillé par la pensée, à me demander quels sont les mots qui conviennent à chacune de mes phrases ? Je bute sur chacune, comme quand untel de mes fils saute d’un rocher à l’autre pour cueillir des moules et qu’il dérape dessus. Il est tout griffé aux jambes, je lui demande pourquoi il fait ça. Il n’en fait jamais d’autres. Il est une bise qui encercle les masures vides de leurs habitants dans ce hameau où le soir on entend rien sauf le vent. C’est pas encore cette fois qu’on verra les étoiles, dit la mère en se penchant à la fenêtre pour fermer les volets de leur chambre. Sur les bords de l’Escaut, l’air retombe en bruine sur les feuilles : On ira manger des tartines à l’abbaye des trappistes et boire une Chimay bleue !
La mère compulse son journal favori, Télé-Star. Elle regarde les photos des animateurs et des vedettes de la télé. Le père regarde les albums photo avec untel des fils. Il se voit ici et là, assis à la terrasse d’un bar où debout dans le jardin. Le père et la mère se demandent pourquoi ils n’étaient pas vivants quand ils se regardent, eux et les animateurs et les vedettes de la télé. Untel des fils aussi se pose la question. Pourquoi ne pas avoir profité des instants présents dans cette vie passée. Des instants passés qui nous sont rapportés à présent, pourquoi ? Pourquoi ne pas s’être vus à ces moments-là, qu’ils se demandent tous. La mère repense aux vieilles stars de cinéma. Pourquoi n’ont-elles pas continué à existé ? Untel des fils dit, Elles continuent. Untel autre dis, Elles sont dans les films, c’est ça qui est le présent. Le reste à filé. Le reste c’est comme nous, dit la mère. Le reste de nous a filé entre nos doigts. Il est parti en douce dans ces images et il y a plus rien maintenant. Plus rien maintenant de ce qu’on était vraiment en-dedans, dit le père. C’est parce que toi tu es trop en dedans ! dit la mère. Le père regarde son chat. Il regarde s’il a tout ses esprits, comme lui, en-dedans. Il ne leur parle pas vraiment aux siens d’esprits, pense-t-il. Le chat ne miaule pas sur ses esprits animaux qu’il a en lui. Ou alors il miaule dans sa pensée. Il miaule à tue-tête dedans et personne répond. Le père fait pareil. Il ne parle pas aux siens d’esprits vraiment. Il ne miaule pas non plus le père, mais il mime le parler. Celui de la télé. Il imite les commentateurs en parlant en lui-même de son œuvre fictive. On l’interroge avec des questions incompréhensibles. Alors il répond sans hésiter et dans le même charabia. Tout le monde est ravi. Il prend des poses de penseurs de télé avec son chat sur les genoux. Il a des attitudes d’écrivain bourgeois qui caresse son chat. Il les imite si bien dans sa tête que ses esprits animaux penchent vers plus de compréhension. Ils ont affaire à leur maître et ce sont des chiens affamés. Ils veulent tout connaître de ses travaux, alors le maître palabre. Il fait dans les ratiocinations de style café du commerce, comme on dit à la télévision. Ou dans les journaux. Il fait parfois la moue en retirant ses lunettes à double foyer. Il les essuie tout en réfléchissant à une question retorse provenant du public. A chaque fois, untel des esprits veut faire ce pourquoi il est payé. Mal payé en retour ! Car le père le rudoie et décide de le renvoyer dans ses pénates : Va te faire cuire un œuf ! Il dit ça tout haut, alors le fils et la mère affairés à regarder les photos de famille sursautent. Je ferai désormais les questions et les réponses ! pense-t-il. C’est ce qu’il faisait déjà, mais là, plus de surprises : finie l’improvisation ! Il va de soi que le père exigera de recevoir toutes les questions au préalable et les esprits ne pourront plus le coincer avec leurs devinettes en charabia.
Untel des fils est pire que le père. Il est le père mais en fils. Il est tel que le père seulement en plus petit, car le père est très grand, il mesure presque deux mètres alors, que le fils est bien plus petir, car encore petit. C’est le petit dernier, après il sera grand, mais il sera toujours le dernier. Dans les familles on reste à sa place. On a toujours sa place, c’est déjà ça, mais si on est le grand ou la grande ou reste le grand ou la grande, et si on est le petit comme lui il était, on reste le petit toute sa vie. On reste ce qu’on a été quand le reste nous a vu. Le reste familial je veux dire. Le petit reste qui vous revient toujours aux oreilles de votre vivant. Et lui sa vie c’est d’être vivant, mais petit. Ou plutôt : dernier. Etre le dernier ne le dérange pas cependant. Il préfère être le dernier que le premier. Un jour il a été premier à l’école, mal lui en pris. Alors il est repassé dernier quelques temps après, car c’était plutôt la place qui lui était réservé. C’est la place de celui qui accumule. Il a beaucoup accumulé à cette place. Il dit qu’il sait tout, puisqu’il fonctionne comme un accumulateur. Je suis comme un accumulateur d’eau de pluie, dit-il, je connais tout, je ne veux plus aller à l’école. Alors il reste dans le lit entre la mère et le père. Il dit je sais trop de choses pour retourner voir les professeurs. Il connait l’odeur du vent quand il vient de l’ouest et aussi celui du vent d’est. Il sait sentir toutes les odeurs de vents qui viennent de dehors. Il connait aussi les odeurs de la maison. Il sait comment les parents sont attachés aux vents et aux odeurs, comme ligotés dedans. Comme des gigots ficelés d’odeurs. Ils ont beau se déplacer, ils sont comme englués dans leur baraque, pense-t-il. C’est pour ça qu’il passe de la musique. C’est lui qui s’occupe du tourne disque et qui fait danser les parents. Il regarde ses parents danser tout au long de la journée. Le père qui fait sa danse sur un pied quand il se met à jardiner, ou quand il va de la cuisine à la salle à manger en portant son gros cendrier en bois. La mère avec son sac à main qui trottine vers le garage. Elle part danser des kilomètres en voiture. Ou quand elle trottine autour de la maison et puis qu’elle rentre. Ses pas qui résonnent sur le carrelage, il connaît ça le fils, pas besoin d’aller à l’école.
« moi je suis né à une époque où on n’avait plus besoin de savoir. Untel des frères, ou unetelle des sœurs savaient, ils étaient remplis de savoirs et étaient devenus profs. Unetelle de mes sœurs déjà était directrice, elle m’enseignait la grammaire, elle me montrait les livres du doigts, et je disais : Oui madame ! Le père pense en lui-même, il est dans son fauteuil avec son chat sur les genoux (« Et moi je ne sais plus parler. Je suis devenu silence. Une rétrogradation dans la pensée, même dans ce qui se dit. Dans le bavardage même j’ai ainsi rétrogradé »). La mère lit un livre sur le canapé, celui où elle se trouve depuis des mois, depuis son accident. A ses côtés un gros pot de fleur vert avec une grosse et grasse plante verte dedans qui pousse bien. Sur le mur, deux reproductions, une de Renoir et une de Van Gogh. Il y a ces lignes qui se présentent devant ses yeux : « Suivez-vous des cours pour apprendre le Français ? Ne speachez pas all time en Anglais, vous n’apprendrez jamais le French » (« Tous ces propos d’auteurs qui m’abreuvent, pense-t-elle, mais je ne puis plus les boire ! ») (« Tous ces papiers, pense le père, toutes ces paroles, je commence à les voir venir. Mais ça reste au fond, tout au fond de moi. il me faut les digérer ») (« Nous ferons frémir la lumière sous l’acier … qu’est-ce que ça veut dire ? Dans les cavernes de l’ordre nous forgerons des bombes … qu’est-ce que ça veut dire ? »). Le fils ne savait pas faire autrement que d’être vivant. Il se tournait les pouces. Et même à se tourner les pouces, il demeurait vivant. (« Je vois venir les beaux papiers, une belle somme de signes. Ça vient de toute part, ça m’envahit. Toutes ces belles lettres, ces carrés sur les pages, ce mots en gros ou en petit. Tout ça qui m’envahit ») (« Le feu… que l’on croyait assoupi dans la pierre. Le feu marchait dans la ville. Nous avons plongé nos yeux dans ses yeux. Cet affamé tremblait de froid. Les barricades qu’il a dévorées tiennent toujours et ne cesseront de grandir… Qu’est-ce que ça veut dire ? ») (« tous ces tableaux, ces lignes, ces encarts, ces titres. Tout ça sur les papiers, les belles écritures. Tous ces acteurs des mots, ces réalisateurs de textes. Tous ces tournages de pages, tous ces actes parlés, consignés et qui déboulent vers moi ») (« le gouvernement populaire n’a pas de temple… Qu’est-ce que ça veut dire ?) (« Je me souviens, dit le père, des mots lointains, qui sont dits lointainement, dans des souffles spéciaux et qui tombent vers nous. Ces souffles qu’on a nous perdus. Ce ne sont plus qu’essoufflements. C’est l’asphyxie même, rien qu’à en prononcer. Rien qu’à dire exige déjà de construire, aménager, renforcer, rétablir, conforter, fortifier tous ces verbes qui vous ôtent la tête. Parler exige d’être une sorte de Vauban du langage. Très peu pour moi ! »). Ne pas savoir où je pense, dit le fils. Puis on toque à la porte, il va ouvrir : M’man c’est l’homme qui vient pour le courant ! Quoi ça ? dit la mère, l’électricien ? – Ah non, c’est moi dit l’homme, je viens pour l’eau ! – le plombier ? L’homme qui fait le jardin va ouvrir, encore tout embrouillé de pensées et les vêtements souillés de poils de chat (« La justice habite toujours au milieu du peuple… Qu’est-ce que ça veut dire ! »).
La mère ne sait plus lire. Mais elle lit. Elle lit mais ne sait plus. Elle s’arrête de lire. Elle lit pour arrêter. Arrêter au plus vite la lecture. La mère veut lire. Il n’y a que ça. Et ça c’est lire. Mais lire l’empêche d’être elle-même. Elle veut lire pour se trouver, mais elle préfère se trouver elle-même. Dans le livre il n’y a pas qu’elle, il faut qu’il y ait l’autre pour retrouver soi, mais plus vite on s’est retrouvé plus vite on lâche les bouquins. Fini de lire, dit la mère, j’en ai assez ! j’ai lu deux pages, j’ai compris où il voulait en venir, envenimer l’avenir, j’ai compris ses manigances. L’auteur est une femme cependant, c’est d’ailleurs pour ça qu’elle a commencé le livre, avec une femme c’est mieux pour s’y retrouver. Mais au bout de deux pages elle voit rien d’elle. Elle comprend bien le délire de l’auteure, ou autrice. Avec autrice j’ai du mal, dit-elle. Ça me fait penser à des mots que j’aime pas. La mère évite de lire les mots qu’elle n’aime pas, sinon elle se perd dedans. Elle perd son goût pour les mots siens. Elle sait plus si c’est le bon mot pour dire telle chose ou telle autre. Elle perd tous les goûts de mots, alors ils se confondent. C’est pour ça que lire c’est pas bien, dit-elle, car c’est l’autre qui les recrache. L’autre qui les a placé là, comme des bonbons. Mais il a sucé les bonbons avant de les mettre là, et nous il faudrait lécher sa bave. Et on ne peut pas trouver la bave à soi si on lèche la bave des autres, dit la mère.
Sa fille à elle. Sa fille en elle. Sa fille qui l’habite jamais ne pense. Elle ne veut pas penser sa fille qui l’habite en chair. Elle dit dedans sa chair, Je pense à rien. Elle pense, mais jamais à rien. Pourtant on la voit penser, on sent dans la chair de la mère la fille penser. Elle semble ne faire que ça. Elle regarde dans le vide la mère. Le vide d’elle dans sa chair. Elle se voit dans ce vide, c’est-à-dire qu’elle voit sa fille et elle pense mais le mot penser jamais ne convient. S’arrêter plutôt elle dirait. Etre à l’arrêt. Etre dans le vide. Comme en apesanteur dans sa propre chair. Comme si on était dans le cosmos, dit-elle, moi et ma fille. Sa fille à elle qui voyage entre les planètes. Sa fille à elle qui est dans son cosmos intérieur. Comme quand elle poussait. Elle poussait dedans, comme un bébé. Un petit baigneur dans les liquides. Les humeurs. Sa fille à elle en voyage intergalactique dans le liquide séminale. Dans les organes de la mère. Dans les poussées. Elle refuse les poussées. Elle ne veut pas vivre là-dedans, dans les dehors, mais dans l’arrêt. Poussez madame poussez madame ! Mais non, elle ne veut pas. Et toute sa vie elle voudra pas. Elle sortira pas. Elle sera dans son regard. Elle se regardera dedans. A l’intérieur des yeux. Elle ne voudra pas qu’on la pousse. Qu’on la pousse à penser ou autre chose. Qu’on la pousse à quoi que ce soit. Qu’on la pousse à rien même. C’est elle qui verra. C’est même pas elle. C’est son arrêt. C’est la flottaison qui pense. C’est cette station entre deux riens. C’est ça qu’elle veut. Elle peut donc pas dire qu’elle pense. Elle peut juste dire Je sais pas. Même quand elle rêve. On n’en sait rien de ses rêves. Elle nous dit pas. Elle veut juste être dans le présent. Un présent en boule, dans un rêve qui se vit.
Elle a de petits pieds. Deux pieds trop petits pour elle, comme s'ils avaient décidé un moment de ne plus grandir, comme si les pieds avaient décidé de faire grève. Les pieds n’ont pas suivi toute la machinerie du corps, le corps qui toujours pousse plus loin les choses, quoiqu'il arrive. Eux, les pieds, ils en ont fini avec cet infernal projet du corps. Ce plan quasi quinquennal du grandissement permanent. Ce plan de développement à tout crin. Ce projet permanent mais avec une fin. Une fin à tout craindre. Une fin plus que quadriennale, plus que quinquennale. Une fin qui peut durer éternellement, tout au moins dépasser largement le plan quinquennal. Un devenir décennal. Une projection décennale, voire vingtenaire. Un plan qui n’est plus quinquennal ou seulement quadriennal, mais trentenaire, quarantenaire. J'exagère, dit le père. J’exagère comme un cinquantenaire, un sexagénaire, j’exagère ! Mais en vérité le corps a un projet de développement qui vaut bien un jubilé, un projet jubilaire, voire jubilatoire et eux, ces deux pieds là, ces deux rigolos de pieds, ces petits marrants, ces comiques troupiers, ils se sont arrêtés au mitan de l’aventure. Ils n'en pouvaient déjà plus de suivre cette entreprise insensée. Et on peut à raison les comprendre, dit le père, car c'est les pieds qui toujours vont de l'avant dans un corps, et pas l'inverse ! Au départ, c'est bien eux les pieds qui sont devant, au devant de l’aventure humaine. Et qui plantent le décor ! Le décor de la vie future. Sa vie future à elle avait déjà un pied dans son plus jeune âge. Un pied dans la marre fraîche de l’enfance. Un âge plein de promesses. Un âge qui en promet bien d'autres. Son moi qui vivais constamment dans une sorte de coton. Qui n’est pas encore prêt à poser des actes, à résister. A faire le pied de grève devant les instances paternelles et maternelles. Ces pieds n'ont plus avancé, à cause de cela sans doute, par la faute des instances paternelles, mais aussi maternelles. Surtout maternelles, même ! Pourtant on peut remarquer qu'il s'agit surtout de l'avant des pieds, et non de l'arrière. À l'arrière tout a progressé normalement, le talon est parfait, dit le père. Il est puissant et le dessus du pied également, il est charmant ! Il fait un beau galbe de danseuse, mais c'est toute l'avant-garde pédestre qui en a terminé avec l'évolution. Les doigts sont restés résolument petits et trapus, faisant penser à une tribu réfractaire à l'évolution moderne. Ils en ont fini avec les mirages de la puberté avant même qu'elle ne s'installe durablement, vers douze ans sans doute, ou même avant, dix ou onze grand maximum. C'est des pieds qui font du douze ans à peine. Ils auraient même bien pu s'arrêter de pousser bien avant, vers l'âge de cinq ans. Car elle était déjà bien plantée sur ses positions à cet âge, la mère. A l'âge où moi je baignais dans le coltard, dit le père, et pour encore un bon moment. Déjà à cet âge elle voulait en découdre avec la parenté. Déjà du haut de ses cinq ans, elle prenait en défaut les parents à n'importe quelle occasion. Et déjà elle avait le pied fort ! Le pied qui tenait l'équilibre, déjà à cet âge elle pouvait lever un pied et regarder l'autre tenir le sol. Déjà à cet âge elle savait qu'il fallait penser le sol avec son pied, bien avant de danser. Déjà à cet âge elle tenait tête avec son pied ! dit le père.
C'est la mère qui a voulu quelle danse, qui l'a inscrite à la danse classique. Il ne faut pas des petits pieds pour la danse classique. Il faut des grands pieds. Des pieds qui épousent le mouvement, de longs pieds à l'origine de tout élan depuis le sol. Sa mère cependant ne savait pas ce qu’elle voulait. Sa mère à elle, dit le père, voulait qu'elle ait de petits pieds. Il faut savoir ! Des petits pieds comme les chinois, disait-elle. Tu sais les petites chinoises qui comprimaient leurs pieds pour les rendre jolis? C'est sa mère qui lui disait ça. Tu sais les petites chinoises à qui on rabote la vie par le pied. Alors peut-être que cette parole raciste a compté aussi, dit le père, dans le non développement podal. Mais j'en doute, dit le père. Le pied était résolument anti-mère, bien avant la danse et bien avant l'affirmation des goûts exotiques de la daronne. Le pied était un pied anti-mère jusqu’à maintenant, maintenant qu’elle est elle-même mère, le pied est toujours anti-mère.
Et anti elle aussi. Car elle aime pas ses pieds, dit le père. Elle les trouve laid. Elle aime bien ses mains par contre. Et elle s’y connaît sacrément bien en mains ! Elle aime regarder les mains des hommes. Des femmes aussi, mais c’est moins courant. Elle trouve que certains acteurs ont de vilaines mains. Pour elle ça veut tout dire ! C’est le critère absolu : un type avec de vilaines mains, il vaut mieux pas le fréquenter. Elle, elle ne fréquente que des hommes qui ont de belles mains. C’est tout de suite ce qu’elle voit chez un homme, dès qu’il apparaît, même à l’écran. Par exemple, pour Tom Cruise c’est pas négociable. Ce type a vraiment de trop sales mains. Il a beau être musclé, c’est un sale type. Et elle ne se trompe jamais. Elle voit des mains et elle sait tout du gars. Les femmes c’est rare, c’est beaucoup plus rare mais elle regarde quand même. Mais ça l’attire pas. Elle a déjà couché avec des nanas mais c’était par erreur, dit-elle. Ça lui est arrivé deux fois. Elle était bourrée la première fois. Elles se sont retrouvées à baiser, comme ça, mais vraiment c’est pas son truc. Si moi je me fais baiser par un homme, elle serait pas du tout jalouse qu’elle me dit, dit le père. Tout au moins elle ne serait pas en colère. J’ai pas osé lui demandé : Même s’il a de moches mains ?