merci jann-marc rouillan, car sans toi je n'aurais pas penser à écrire un livre, je n'aurais pas eu l'idée d'un livre où j'apprends à dire lentement les choses, un livre où je vais parler des amitiés, des amis et des ennemis, grâce à ton livre "autopsie du dehors", j'ai pensé à l'amitié profonde. j'ai pensé à ces deux mots associés : "amitié", "profonde". et ça m'a fait cogiter. est-ce que j'ai eu de vraies et sincères amitiés? quelles sont mes amitiés profondes? n'est-ce pas dans l'amitié profonde que naît aussi la colère, la haine et puis l'amerdume. oui, on a été ami, on n'est plus ami, ou alors on n'est plus ami que d'une image, d'un passé. ami des ombres. merci rouillan car souvent tu parles des gens et tout de suite, en deux mots, ils sont magnifiés. mais lorsque j'ai pensé à l'amitié, j'y ai vu des livres. l'amitié pour des livres et pour la personne dedans qui les a écrits. parfois cette personne est donc prisonnière de ces livres-là. l'amitié est maintenant pour moi essentiellement dans le souvenir. est-ce que j'ai encore des amis ("potos", comme disent certains personnages de ton livre) ? je veux dire : est-ce que je suis encore capable d'être bouleversé par quelqu'un, quelqu'un qui changerait ma façon de penser, qui m'encoragerait (et dans "encourager" il y a rage) à revoir ma copie du vivant, à faire autre chose de moi, à partir à l'assaut sans savoir vraiment ce que je fais, à être brouillon à en piquer un fard, à pas savoir expliquer, à être nul sans en faire tout un programme artistique, sans posture puisque complètement dépossédé, essayant juste d'apprendre à écrire et à vivre, à nouveau. toi, c'est ce que tu fais. "autopsie du dehors" (al dante, les illustrations sont de mc cordat), c'est vraiment l'histoire de quelqu'un qui réapprend à vivre, c'est-à-dire à écrire, car c'est par ce biais-là que passe ton inquiétude : "l'agencement d'une phrase entre deux points est (aussi) une prison", écris-tu page 66 de ton livre. merci donc, pour ce livre que j'aime lire et qui me donne des élans et un début de courage. car si j'ai du courage, j'écrirai sur l'amitié (j'aurais des amis).
L’art de vivre
(texte pour Dominique Jégou)
je pus
je pus mais
je pus peu
j’aurais pu pouvoir
j’ai même bien pu un peu
mais je pus toujours que peu
toujours trop peu je pus
et maintenant tout pareil
pareil maintenant que le pus d’hier
le pus peu et le peu plus
pas plus
le peu qu’il put pas plus que le peut peu
ou : pus peu
pus peu pas plus
car le peut peu encore moins
que du pus peu peut-être
pas pus plus hier
et moins que demain
moins de peut peu ou pas trop plus
j’ai pas trop plus de peu
que quand j’avais pu peu
tout ça trop peu
et aujourd’hui
aujourd’hui je peux peu tout pareil
voire pire
c’est pire que quand je pouvais peu
car quand je pouvais peu déjà
j’en pouvais plus
déjà quand je pus peu
j’avais conscience de tout ce peu
qui pourrait moins
encore bien moins
que le pus peu d’hier
tout le pourra de demain
car déjà aujourd’hui
j’en suis réduit à très peu de peu
aujourd’hui je peux encore moins que peu
aujourd’hui c’est peau de balle
si on veut plus que peu
même moins que peu on pourrait plus
on peut déjà presque plus
on est rendu au moins que pis
et c’est à prendre ou à laisser
et ça laisse peu de place à plus
et déjà c’est plus que peu
c’est plus que peu et c’est pas peu de le dire
Livre qui paraît chez Al Dante ce mois-ci.
Textes écrits autour du bâtiment administratif de l'écluse de Kembs / Niffer
Architectes : Georges Heintz & Anne-Sophie Kehr
A commander directement sur le site Al Dante
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laurent m’avait dit, pour un manifesten poétique, c’est l’idéal, sauf pour les erroristes, ça manque un peu de caméra de surveillance, mais si y a que ça je vous emmènerai bouffer une tarte flambée à mulhouse, au moins là-bas on en trouvera à la pelle des caméras, alors qu’ici c’est la pleine campagne, avec une belle écluse et ce superbe bâtiment que j’avais cherché sur wikipedia, pas moyen de savoir, on ne parle que d’un bâtiment administratif datant de 1961 à côté de l’écluse et qui serait aussi de le corbusier, il n’est jamais question de cet autre architecte dans wikipédia, heintz, georges heintz, je l’ai même cherché sur facebook, il y est pas, sauf une page qui lui est dédiée : « pour que georges heintz se mette sur facebook qu'on puisse devenir ses fans ». c’est même écrit juste en dessous : « pourquoi nous ne pourrions pas cliquer sur "devenir fan" en cherchant georges heintz??? et d'ailleurs pourquoi n'y a-t-il pas de georges heintz sur facebook ??? ». on le voit en photo avec ses lunettes noires, il fait plutôt rock’n’roll, je le vois aussi en photo avec anne-sophie kehr, il a l’air de travailler souvent avec elle, ils font très rock’n’roll les deux, laurent me dit qu’il va venir pour le premier jour de ma résidence ici, avec ricciotti, en tout cas ce qu’ils ont fabriqué est plutôt réussi, c’est beau sans être une architecture à l’épate, cependant c’est pas très pratique pour les performances poétiques, surtout si tout kembs et niffer se pointe, il va falloir assurer des roulements avec cécile richard et édith azam, mais un peu comme dans la caravane des poètes au triangle, fallait lire plusieurs fois de suite pour que tout le monde puisse assister à une lecture, du coup stéphane nowak lui il va devoir ramener plusieurs tomes de saussure s’il veut assurer, vu qu’il a prévu de découper au hachoir son saussure, quant à moi j’ai qu’un rouleau de papier, je vais le dérouler depuis l’écluse et puis rentrer dans le bâtiment tout en écrivant, ou sinon je fais un coup de mégaphone pour faire venir les gens, allez allez, on y va, on se révolte, tout ça dit comme quand maman réveille ses petits, allez allez, c’est l’heure de se révolter, on y va, on n’attend pas les autres, il est super lumineux à l’intérieur le bâtiment, c’est à cause des vitres, cécile elle connaît bien, elle était dans l’architecture avant, dès qu’on est arrivé cet après midi elle m’a dit, tu as vu ces ombres portées, avec tous ces trous dans les panneaux ? et à l’intérieur on dirait que la nature est décuplée, j’adore les espaces lumineux comme ça, au début moi je me croyais au palais des glaces à cambrai je lui dis, en plein quinze août, le palais des glaces ? c’est à versailles, non ? ouais, mais à cambrai le palais des glaces c’est pendant la ducasse, c’est un labyrinthe avec que des vitres, mais t’as vu ces panneaux avec l’ombre portée qui viennent dessus, ça vient du toit toutes ces stries, de loin je croyais que c’était du bois, en fait on dirait des claustras, des claustras ? ouais, je crois que c’est comme ça qu’on dit, c’est des panneaux perforés, ici c’est de l’acier comme rouillé avec des trous, moi ça me fait penser aux moucharabiehs, tu sais à l’institut du monde arabe ? ah bon ? jean nouvel il a utilisé la technique du moucharabieh, les parois elles s’ouvraient selon la lumière, ah ouais ? ouais, à l’institut du monde arabe il a fait ça jean nouvel, et là c’est pareil avec les p’tits trous, tu peux voir dehors sans être vu, et du coup de l’extérieur on voit pas toute cette lumière grâce au puits de lumière, et ça reflète sur toutes ces parois de verre là, ça fait des espaces modulables en verre, la lumière rentre de partout, c’est beau, et t’as vu le plafond on voit encore les marques du coffrage, ça fait penser à l’émission qu’on a vu l’autre jour, laquelle d’émission ? à la télé sur une église faite en béton armée, perret qu’il s’appelait l’architecte, ah ouais, comme benjamin péret, mais lui je sais plus son prénom, tout en béton le coffrage de l’église, tandis que là c’est béton, verre et acier, et puis c’est tout plat, ça suit l’horizontalité du canal, ouais carrément, moi ça me fait penser avec juste ce petit niveau au-dessus du bâtiment à un bateau, ben à une péniche quoi, oui sans doute, c’est comme une péniche, et la lumière avec tous ces reflets ça fait un peu penser à l’eau
la vie nous réserve de ces surprises, prenez par exemple tous ces charniers de corps qui ont été traînés jusqu’ici, jusqu’à notre lit et ainsi à travers les siècles, tous ces siècles où l’on a massacré autant de peuple qu’il n’en faut pour arroser des continents entiers, et ça en un rien de temps, c’est la vie et ses surprises du temps, la vie surprenante, la vie sans cesse renouvelée et pour cela il a fallu saigner plus d’une vierge, pour cela il a fallu égorger bien des doux agneaux devant le temple pour que continue la bonne vie et la bonne chère, la bonne et chère vie et la circulation des idées, il a fallu bien envahir et bien tuer des peuples dans leur entièreté, bien soumettre à l’idée pour que jaillisse enfin la vie pleine, je vous le dis, en ce temps-là j’étais roi et je détenais toute l’âme de mon peuple, en ce temps-là je me disais déjà qu’il fallait en noyer plus d’un ingénu sous une avalanche d’huile brûlante pour que jaillisse enfin les rayons blancs de la vérité, car la vérité ne nous était pas dévolue, il faut à chaque fois découvrir la vérité sous son linceul, à chaque instant la vérité se couvre de son linceul, et nous nous couvrons aussi, nous ne voulons pas aller de l’avant dans l’idée, alors que l’idée nous donne ce feu par lequel nous existons et c’est comme ça qu’il nous faut partager la vie réelle à tous nos innocents contemporains, coûte que coûte le pauvre contemporain obéira à notre seule idée rayonnante, comme un rayon tout blanc la vérité et qui le frappera furieusement, nous ferons ployer toutes les existences et nous noierons tous les peuples insoumis à l’idée, car c’est l’idée seule qui a fabriqué cette existence pleine de plis et que nous avons une bonne fois décidé de faire la lumière dessus, dépliant un à un les écheveaux qui nous empêchent de réaliser la vie, la réalisation de la vie passera par la mort de tous.
les enfants voient le ciel depuis la charrue
ils se prennent pour des vipères
ils mettent des branches sur le front
et sautent depuis les blockaus
ils se font tomber par les cousins
les vilains cousins tout gras et tout cons
ils sont trop cons les cousins quand ils deviennent grand
du coup ils mourront avant nous
les enfants se ruent dans les charrues
puis ils vont dans des trous d'usine
ils vont là et passent dans des tuyaux
c'est des tuyaux gros pour aller dans de grosses et sales usines
les gras et grands et gros enfants dans les toutes grises usines
ils y vont avec une fille
ils veulent déshabiller la fille
ils disent qu'il y a des ouvriers qui nous regardent
les ouvriers sont en bas ils ont des caméras
et ils regardent si on n'a rien caché
si on n'a rien on pourra sortir
il faut que la fille enlève sa culotte devant la caméra des ouvriers
il faut qu'elle jette sa culotte à travers les étages
et qu'elle frotte son sexe sur la poutre
pour bien montrer qu'elle rien
comme ça les ouvriers les laissera s'en aller
il y a comme ça des ouvriers d'usine plein les rues et qui regardent
tous les ouvriers qui ont des jambes de bois sur des mobylettes bleues
et sur les mobylettes aussi des gros gras gris et grands chats
des chats tout gros qu'on lance depuis des fenêtres avec des culottes sales de fille
les filles ont les culottes très sales
c'est comme les roues des ouvriers
les roues qui roulent dans les voyettes pleine de pisse
ça sent la pisse plein la voyette à chaque fois qu'on passe disent les enfants
les enfants chapardent
les enfants se révolent contre les ouvriers
ils achètent plein de pétard au café bédu et après ils viennent à la salle des fêtes
les ouvriers montent dans les bus
tous les villages sont remplis d'ouvriers et d'usines
les enfants se cachent dans les charrues
ils caressent les vaches
il les cognent
ils se vont jusqu'au deux arbres et se font poursuivre par un taureau
ils se cachent sous un arbre
ils se cachent dans les nouveaux lotissements
dans les nouvelles maisons en construction
là aussi les ouvriers farfouillent
ils cherchent si on n'a pas caché des armes
la fille dans la nouvelle maison doit encore se déshabiller
elle doit se mettre à poil pour montrer aux ouvriers qu'elle a rien
après ils nous laisseront tranquille
pour le moment tu dois enlever ta culottre et frotter ton sexe sur le parpaing
après ils verront qu'on n'a rien caché
et ils nous laisseront la vie sauve.