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la ville est un trou, la toute première version

 la ville est un trou

 
la ville est un trou
ses habitants respirent
la ville est un trou
et ça respire dedans
ses voisins ils sont dedans
sont dans un trou
ses voisins ses habitantes
et habitants
tous y respirent
tous les gens dedans
dans le trou
la ville est un trou
et les gens qui lisent
ils lisent tous
tout le monde voudrait lire
tout le monde le veut
tout le monde à un moment donné désire
parler
la ville est un trou
tous à l’intérieur
tous les voisins
avec le journal
le journal est un trou
car le trou c’est tous les jours 
qu’il est là
il est dans la ville
la ville est un trou
la ville respire
ses voisins ont des paroles
ils voudraient bien parler
les voisins parlent 
ont envie d’avoir des conversation
ont envie de créer des liens
toute ville est un trou à liens
toute ville est un trou
le lien forme le monde
le monde est liant
est une sauce
le trou fonctionne
les journaux sont imprimés la veille
les journaux sont pour le lendemain
ou pour le jour même
le jour même est un trou
la veille au lendemain
tout est un trou
mais la ville est un trou
et ses voisins dorment dedans
ses voisins font des rêves
ils rêvent qu’ils chutent
ils rêvent qu’ils tombent mais ils se font pas trop mal
ça rebondit
la ville est un trou
les gens rebondissent
ils se réveillent
ils sont dans un trou
mais tout va bien
le journal est imprimé la veille pour le lendemain
entre les deux c’est le quotidien
entre les deux les voisins ont le choix
ils peuvent dormir ou tomber
et quand ils dorment ils tombent aussi
la ville est un trou où tomber
la ville est avec ses habitants
et ça respire
c’est tout dedans
c’est respirant
c’est un trou
c’est un trou qu’il y a dans tous les habitants
ils veulent tous parler
ils veulent tous avoir du langage
ils viennent acheter le journal
le journal est un trou pour les habitants des villes
la ville est un trou
le trou fonctionne
les voisins continuent de dormir
les voisins ont acheté une voiture
ou c’est une mobylette
ou c’est un camping car
ils vont sur leur petit terrain
leur petit trou hors de la ville
mais la ville est un trou
ils y vont avec le camping car
ils ont acheté aussi une moto
ils détruisent les arbres
ils n’aiment pas les arbres avec des fruits dedans
les arbres avec des fleurs
ils n’aiment pas ça
ils aiment le gazon
ils ont un beau gazon propre et font des sourires en mettant les mains sur les hanches
la ville est un trou
ils sont vieux les voisins
les voisins ont mis du pvc
les voisins ont mis des dalles
les voisins ont mis le double vitrage
le chien lèche la vitre
un jour il va la casser
mais c’est du double vitrage
la ville est un trou
un jour le voisin se casse la margoulette
en ville on sait bien ce que ça veut dire
on lit ça dans les journaux
on lit qu’un voisin s’est cassé la margoulette
ça veut dire qu’il était en moto et a fait du déluge dans la ville
ou alors ça veut dire qu’il a fait du bazar
il s’est pointé au centre de la ville
la ville est un trou
et il a glissé et a failli glissé
ou alors on lit ça dans les journaux
ou alors on lit ça ailleurs
pas dans les journaux
les journaux sont un trou
et les habitants avec
et leur pensée avec
ils n’ont qu’une seule pensée
et ils se torchent dedans
un jour le voisin a glissé avec sa moto
ou alors c’est sa fille
il met sa fille sur la moto
c’est un tout petit bébé
et pour rigoler il la met sur la moto
et il démarre
pour rigoler
et la moto l’écrabouille
c’est comme ça en ville
car la ville est un trou
et ses habitants sont dedans
et c’est comme ça
et les voisins respirent 
ils s’imaginent que tous les matins il faut se regarder
moi monsieur je me regarde
moi monsieur dans la ville dans mon cabinet
moi monsieur mon cabinet ma ville ma toilette monsieur
moi dans les toilettes monsieur dans les cabinets
moi faire ma toilette et après moi monsieur après m’être toiletté
moi monsieur faire le visage dans le miroir et regarder par le trou
du miroir moi monsieur
et les habitants sont tous comme ça
ils sont tous voisins et tout le monde s’ignore
ils ignorent leur voisin 
car ils sont dans un trou
et dans un trou on ignore tous les voisins du monde
moi monsieur dans mon trou je m’a regardé et je m’a vu
et moi monsieur je n’aime pas les tulipes qui poussent et je va au boulot
et moi monsieur quand je va au boulot je n’aime pas les tulipes qui poussent
moi monsieur je pars en mobylette
et moi monsieur je pars en scooter
et moi monsieur je vais en voiture
et moi je pétarade
et moi je démarre au feu rouge
la ville est un trou
il faut faire attention il y a une publicité
une très vieille publicité
ils n’y a que les voisins de plus de quarante ans qui la connaissent
c’est publicité où il est dit que faut pas s’endormir au volant
que même si que tous les jours on est dans la même ville
et que on prend le même trajet
pour aller du trou au trou
et que même si le trou change pas en cours de route
il faut pas s’endormir
car on aura un accident
moi monsieur j’ai eu des accidents
je me suis cassé la margoulette
et je mets des baffes à ma fille quand elle le mérite
et je prépare mon barbecue pour les invités
se sont de jolies demoiselles
et je vais les baiser dans le jardin moi monsieur
car elles viennent toutes les deux des beaux-arts
et ce sont des lesbiennes
et elles baisent 
et elles me regardent avec mes saucisses
et ça leur fait du bien
car aux beaux-arts on en mange rarement
en tout cas ce n’est pas un milieu naturel
on n’est pas comme ici moi monsieur
ici le voisin a quatre moutards
et ils se tiennent tranquille 
sauf qu’il fait chaud tout la haut
tout la haut dans le ciel
il fait très chaud
plus on se rapproche du soleil et plus il fait chaud
et plus ça va et moins ça nous vient
plus ça va et plus le voisin se souvient de rien
il se souvient qu’il était juste à terre
quand il a marié sa fille 
ou alors c’était sa communion
il était tellement bourré moi monsieur qu’il a dormi sur le gazon
et ils ont coupé l’arbre
pourtant sa fille aimait l’arbre
et aurait aimé qu’il reste là
mais les voisins ont voulu le coupé quand même
tous les voisins sont des cochons
ils lisent tous la même chose
il n’y a qu’avec la voisine que je lis pessoa moi monsieur
sinon avec les autres voisins je joue au loto
je vais acheter mes clopes
je vais boire mon ricard
et je vais acheter des steak
et louer des films
car mon voisin regarde sa télé
car dans la télé ils disent qu’il habite dans un trou
mais la télé est dans la trou aussi
pourtant dans la télé c’est dans la vie
le voisin dit ça
il dit la télé c’est la vie même
c’est-à-dire que le monde tourne rond dans la télé
il a des bords tout au moins
et on peut le transporter
tout au moins on dit ça dans la télé
on dit si vous avez rien d’autre à foutre que vivre
regardez la télé
le voisin la regarde avec son chien
c’est un gros chien
ou alors c’est un petit
un tout petit chien
et il le suit
depuis qu’il est tout petit le chien le suit partout
depuis tout petit qu’il est 
et qu’il est voisin
et qu’il est dans un trou
il est suivi d’un chien
allez savoir pourquoi 
un jour il s’est cassé la margoulette
et la bonne sœur est passée
pour lui faire la piqure
elle avait une deux chevaux
comme dans les films avec louis de funès
elle habite shonstatt
c’est là où un allemand a été retrouvé mort pendant la guerre
il avait un journal avec lui
où c’était marqué tout petit
que la ville est un trou
et ses habitants dedans
ses habitants qui respirent
ses habitants qui ont des sentiments
ses habitants qui s’imaginent quoi
ses habitants qui s’imaginent qu’ils pourront faire quoi
ses habitants qui ont des idées comment élever leur gamin
qu’ils les foutent en taule 
et on sera débarrassé
et on sera tranquille au plus vite
moi monsieur j’ai des sentiments
et j’ai des enfants dedans
et mes enfants je leur donne la priorité
c’est-à-dire je veux pas qu’ils crèvent moi monsieur
moi monsieur mes enfants sont déjà crevés
car je les ai fait nés
et c’est pour ça moi monsieur que je veux les voir
mais pas qu’ils crèvent
en fait le voisin ne sait pas ce qu’il veut 
il veut des naissants mais il veut rien dedans
je veux dire moi monsieur quand on veut du naissant
on veut que ça crève dedans
sinon on laisse faire
on laisse dame nature
et dame nature c’est elle qui décide
si tes enfants doivent crever avant toi ou pas
s’ils crèvent après le voisin tant mieux
s’ils crèvent avant lui tant pis
d’ailleurs je pense que je crèverai après lui
car lui est  plus vieux
c’est mon copain qui m’a dit ça
il m’a dit laisse-le crever
ou plutôt il a dit : laisse-le
il crèvera bien
et ça crèvera d’avant nous
et nous on sera tranquille à ce moment-là
ça fait quarante ans de ça
quarante ans et le voisin n’est pas crevé
et on n’est pas tranquille
on a toujours peur de se casser la margoulette
de se rompre le cou
de se casser la vertèbre
de se fendre d’un truc
de se briser quelque chose
moi monsieur je me suis brisé tout seul
je suis un brisé de naissance
et moi monsieur je n’ai rien à vous dire
je n’ai pas de parole
et moi monsieur je n’ai pas la possibilité d’échanger le moindre avis
car je n’en ai pas
voilà ! 
la ville est un trou
et les habitants respirent
et les habitants ont soif
et les habitants ont des mains
et les habitants pensent
tout le monde pense
tout le monde s’agite
tout le monde s’éparpille
et pourquoi je m’éparpille
et pourquoi je ne dis pas « popo » toute la journée
si je disais « popo » toute la journé à mon voisin est-ce que ça le fatiguerai
si je le croise dans la rue je lui dit « popo »
si je croise ses rejetons « popo »
si je croise sa femme
j’aime les femmes
le voisin aussi
il aime bien regarder la voisine
il aimerait la sauter
il sauterait toutes les femmes
je te sauterai qu’il dit
je sauterai toutes les femmes
je te sauterais toi surtout
il dit ça à sa voisine
je veux te sauter toi aussi
je te sauterais toute
tu seras la toute sautée
tu seras la sautée totale
celle qu’on saute avant 
de sauter
qu’on a toujours en saut
dans la tête
qu’on pense en tête 
c’est-à-dire qu’on saute
avant d’être
qu’on voit en soi 
c’est-à-dire en saut
en son propre sauté d’être
qu’on se voit avant 
quand on y était
quand on était dans le saut
celui de l’être
celui qui fait qu’on tente toujours de sortir
se sortir
en sautant l’autre de soi
la ville est un trou
et ses pensées avec
ses petites pensées de mirliton
ses petites pensées qui vont dedans et avec un couvercle
il faut toujours être démoli
toujours sembler être le démoli terrien
le démoli de toute terre
tous les jours ils semble qu’on a son équivalent de terreau dans la main
ou dans l’os
c’est dans l’os de la main qu’on a son équivalent
en mort
en mort terrien de terreau
et de tais-toi donc
tu es toi veut dire : tais-toi
et non : tout est toi
c’est plutôt tu te tais
c’est plutôt : tu es tué
Toujours démoli à l’idée de plus produire son tour
son équivalent en sac de terreau
la ville est un trou
et le voisin a inventé une machine
il dit :  « moi, j’ai inventé une machine
qui s’appelle le langage »
il dit « c’est la première des machines sans doute »
une machine de merde 
sans doute
c’est parce qu’il a pas sa place le voisin
c’est pour ça qu’il dit ça
il dit j’ai pas ma place dans la nature
alors j’habite dans la ville
et alors la ville est un trou
hier déjà le voisin détruisait tout
c’est pas nouveau je dis
moi monsieur j’ai tout détruis
j’ai détruis la nature depuis que vous êtes nés
et depuis que je suis né aussi je détruis tout
moi monsieur il n’y a rien de nouveau là-dedans
car moi monsieur la machinerie est en marche
le développement des voisins est une sorte de tumeur
c’est ce qu’il dit le voisin
mais la tumeur est une bulle qui m’entoure
et le reste (la nature)
je la passe à la moulinette moi monsieur
car j’ai toujours programmé ça
avec ma moulinette 
j’ai toujours programmé la terre promise à moi-même
et à lui-même il se le promet la terre de c’est promis juré craché
tu l’auras ta fin de l’homme
car l’homme est un trou 
et l’alzeimer est une maladie de naissant
c’est une maladie qui attaque tous les voisins depuis qu’ils sont nés
depuis tout petit les voisins naissent en se souvenant de rien
c’est pour ça qu’ils brodent
il faut bien broder sa vie si on se souvient de rien
moi monsieur je me souviens je naissais
et moi monsieur je me suis mis à naitre
et après ?
après j’a mourru
et après ?
car après vivre on nous a pas dit de vivre
et avant non plus
avant la nuit du vivant
il y a la nuit d’avant vivre
la grande nuit
et puis après 
y’a la grande nuit d’après
et nous on nous a dit de vivre en plein milieu
on nous a dit t’as qu’à vivre là !
allez vous faire foutre !
l’existence est un squat
défense d’entrer veut dire : je m’enterre
mais non : défense de m’enterrer
je suis un entérré
c’est ça que tout voisin devrait dire
car c’est pas une vie d’exister
chien méchant
on va mordre
entérinons l’enterrement dans la terre de soi
la terre de l’existence
exister c’est être un autre qui se squatte
propriété égal existence
propriété égal je prie pour exister
propriété je prie pour y être
la ville est un trou et ses habitants foncent dedans
ils foncent dans le trou
c’est celui qui ira le plus vite
c’est celui qui rejoindra son trou au plus vite
son petit trou de vite
c’est ça qu’il rejoint
il se rejoint en vitesse
c’est-à-dire qu’il n’a plus de nouvelle de sa mort depuis qu’il est né
alors ça l’inquiète
et il est tellement inquiet qu’il regarde les émissions
le millionnaire est un jeu de la française des trous du cul qui se regardent
qui regardent leur trou du cul
car qui veut gagner des millions 
à part les trous du cul
qui veut gagner sa vie aussi
car il faut gagner sa vie
et pour les réinsérés
les gens désinsérés et qu’on réinsère
il faut gagner leur vie
et gagner le cœur de sa voisine
il faut le gagner 
et c’est pour ça que les voisins regardent le trou télé
car la télé est un trou
et ses habitants dedans aussi
ils vivent dedans
prions pour eux
prions pour que la religion
et que l’état
et que le patronat
prions pour que la flicanat
et que le dowe johns
et que l’industrie du cul
leur prête vie

 

L'ARBRE PEGUY

 

L’Arbre Péguy.

 

Péguy c'est comme un arbre. Quand on regarde un arbre on ne demande pas si c'est logique. Si la logique de cet arbre est de pousser. Comme a Péguy, on ne demande pas si c’est logique que ça parle. Car ça parle. C’est comme un fleuve. Ou plutôt comme la sève d'un arbre. Ça ne fait que monter. Les dernières œuvres ont monté si haut dans le paysage littéraire français, qu'il faudrait imaginer un arbre antédiluvien. Un vieil arbre qui monterait encore. Une sève d'arbre qui monterait si haut que ça nous en donnerait le tournis. Et ça nous donne un sacré tournis. C’est le tournis des possibles. Tout est possible à chaque phrase avec Péguy. La sève tourne dans tous les sens. L'arbre Péguy a plusieurs branches. Chaque phrase peut proposer de nouvelles ramifications, et si j'ose dire, de nouveaux bourgeons de pensées. Des pensées comme des feuilles bien vertes. Péguy c’est des feuilles bien vertes pour un ciel bien bleu. Mais y en a marre des feuilles vertes ! Ça suffit les ciels bleus ! Plus personne ne veut entendre parler de feuilles. Plus personne ne veut qu’on lui rabâche les oreilles avec du vert. Plus personne ne veut qu’on lui cause de ciels ou qu’on l’assomme de paroles avec du bleu. La nature, les arbres, c’est louche. Le vert et le bleu, c’est louche. C’est avarié, pensent les modernes. Comme si le noir disait plus que le bleu. Comme si le sombre était plus proche du vrai que le vert. Vert et Vrai, ça paraît pourtant tout proche. Mais on ne veut plus d’images dans la modernité. On a trop annoncé la fin des métaphores pour que je vienne ici vous en déverser. Mais peu importe la métaphore, pour moi Péguy est tout de même face à ses ciels. Car chez Péguy, on parle forcément d’une pluralité de ciels. On dit les ciels, comme chez les peintres. Car Péguy a tout du peintre. Péguy a peint son époque, en craignant que le ciel ne s'assombrisse définitivement. Et il s'est assombri dans la pensée. Car a l'époque de Péguy, on pouvait encore penser comme un arbre. Un arbre qui pousse et qui pense. Et ca pensait en toute innocence. En toute naïveté ça pensait. En toute innocence et en naïveté. Et la naïveté c’est la vérité. C’est ça qui fait des ciels bleus et des arbres bien grands et bien verts. Pas des arbres de cité. Des arbres rabougris le long des routes, mais des forets. Pas de sinistres arbres tout décharnés du manque de pensée. De cette pensée exsangue. Cette pseudo droiture, alors que tout est couché. Tout est à l'horizontal dans la pensée d'aujourd'hui. Tout est au sol et raplapla. Ça ne bouge plus guère. Ou alors ça veut bouger, mais pour montrer ses différences. Ses prises de parties. Ses minables oppositions. Ses petites guéguerre à l'esprit. Ses petites circonvolutions. Ses petites et misérables prises de position. Tout est positionné aujourd'hui. Tout est bien tranché. Et Péguy serait bien malheureux dans cette forêt toute décharnée. Il serait bien seul et bien malheureux, tout là-haut, à la cime de son arbre. Au faîte de sa pensée. Tout au bout de ses branches. De ses phrases. Lui tout grand et tout vert. Lui tout rayonnant et tout ouvert. Lui face à des ciels si différends. Il serait bien en peine aujourd'hui. Tantôt on le traiterait de réactionnaire, tantôt on le prendrait pour un progressiste. Que de pauvres mots nous couvrent aujourd’hui. Que de pauvres vêtements nous habillent maintenant. Nous, les soi disant modernes. Nous les postmodernes. Nous dans la fin de tout. Car la fin de tout a déjà été proclamée. La fin de la poésie. La fin de l'art. La fin de la philosophie. Il ne manque plus que la fin de la bêtise. La fin de la connerie. La fin du sens a pris fin et une autre fin arrive. Toutes les fins nous tombent sur le poil et nous n'osons plus parler de vérité. Nous n'osons plus le parler vrai. Nous tournoyons comme des feuilles mortes au sol. Car la morale nous empoisonne. Toutes les morales. Tous les poisons modernes. Même les soi disant plus ouverts. Les morales ouvertes. A tous les vents ca s'ouvre. Même les luttes sont louches. Toutes les luttes nous paraissent louches. Car elles sont menées par des coincés. Des modernes et des postmodernes. Des coincés et des post-coincés. Aujourd'hui, si Péguy était vivant, si Péguy écrivait maintenant, il serait tantôt considéré comme un misogyne, tantôt comme un arriéré, tantôt comme un misanthrope. Un curé. Un vieux gauchiste qui finit mal. Un nationaliste pur et dur. Un fasciste pendant qu’on y est ! Il était trop croyant. Déjà a son époque, il était trop mystique. Déjà à son époque, il était trop pieu. Trop pur. Il écrivait trop bien. Déjà a son époque. Et aujourd’hui il nous raserait vite. Avec sa pensée. Avec son rythme. Avec sa phrase qui monte. Sa phrase qui s'amplifie. Sa phrase qui grossit à vu d'œil. Il montait au créneau de toute son époque. Il montait au créneau de tout ce que représentait la vie. Il magnifiait la vie. Il montait mais il démontait aussi. Il était le penseur parmi les poètes.

 

Il serait bien malheureux avec les intégristes d’aujourd’hui. Les ignorants du jour. Il serait bien malheureux avec ultra moralistes, et parmi eux, aussi, certains qu’on dit innovateurs. Il serait bien malheureux. Qu'aurait il a partager avec ces politiques affairistes ? Les hommes de gauche ? la soi disante gauche. Avec les pseudo socialistes ? Il serait bien malheureux. Avec ces féministes, dont certaines réclament force de police et peines de prison. Tous ces embourgeoisés anars végétariens, tous ces citadins qui mangent bio à leur faim. Tous les écolos moralistes. Les nouveau curés. Les futurs démagogues de la vie. Il serait bien malheureux. Tous ces gens qui soi disant luttent sans jamais lire un de ses livres. Il serait bien malheureux. Il se suiciderait Péguy, aujourd’hui, car ils n'aurait que des ennemis. Déjà en son temps, il avait des ennemis. Mais aujourd’hui, ses amis seraient aussi des ennemis. Des ennemis cachés. Des ennemis introduits dans sa pensée. Des ennemis, même chez les plus en avant. Car même chez les plus en avant, il n'y a plus de mystique ni même de curiosité. Chez les plus en avant, il n'y a que la lutte. Ou alors que l'art. Ou alors que la pensée. Ou alors des vieux principes. Des raccordements à des histoires vieilles. De vieilles histoires éteintes. Des histoires non renouvelées. Où sont les Marx, les Nietzsche, les Freud, les Lacan d’aujourd’hui ? Ou sont les nouvelles pensées d'aujourd’hui ? Ou sont les artistes ? Dans quelle galerie ? Dans quel système professoral ? Dans quel confort sont-ils ? Dans quelle histoire européenne sommes-nous aujourd’hui ? Dans quel état la France, aujourd’hui, vue d’un Péguy ? Vue de son arbre-lui. Il serait bien malheureux, aujourd’hui, parmi tous les hommes. Les hommes et les femmes. Les grandes femmes et les grands hommes. Il serait bien malheureux, lui qui ne cherchait aucune place. Lui qui avançait tête nue d'un poste a l'autre. Lui qui courait sur tous les postes avancés, tandis que ça tirait. Tandis que ça bombardait. Il serait bien malheureux. Sans tous les bombardements. Sans toute cette vie qui bardait et où les hommes ne cherchaient pas leur place, leur positionnement et leur posture. Lui, il courait. Tète nue. Il avançait. Tête nue. Offert à toutes les balles. Toutes les mises en garde. Tous les reproches. Toutes les moqueries. Toutes les rebuffades. Toutes les moralisations. Les crispations. Il avançait nu. Tout nu. Et il a tout perdu. Il est allé au bout et même ce bout là ne suffisait pas. Il a fallu forcer le bout. Aller au bout du bout. Creuser profond. Telle une charrue bien lourde. Une grosse charrue tirée par deux beaux bœufs. Deux beaux bœufs qui avançaient en force. La force tranquille, comme on disait encore, il y a peu. Encore si peu. Au début de notre temps. Notre temps de tromperie. Notre temps trempé de tromperies. Notre temps, notre jeunesse. La jeunesse détrempée de croyance. Nous sommes nés incroyants dans ce temps. Cette époque. Nous sommes nés déçus. Nous sommes nés trompés et déçus. Nous sommes nés comme morts dans cette époque. Nous sommes nés comme dans une gaine de malheur. Une gaine où nous avançons bien couverts. Trop couverts. Nous ne sommes pas prêts à tout perdre. Car tout nous rattrape. Toutes les époques. Toutes les morales. Toutes les histoires encrassées de morales. Même les histoires les plus terribles sont ternes, vu d’ici. Car tout est repris et ça tourne en eau de boudin. Tous les drames s’en vont en eau de lessive. Toute cette sale lessive. Ce sale jus. Tout ce jus de chique postmoderne. Nous sommes ainsi nés. Post mortem. Incinérés dans toute cette vie d'avant nous et qui nous prend sur le fait de vouloir encore exister. Nous n'avons pas à exister. Nous n'avons pas à courir tète nue et innocent de tout. Même l'air nous sera bientôt confisqué. Tout nous est confisqué. Nous ne pousserons pas dans une forêt. Et nous n'aurons pas de cieux au-dessus. Encore moins des ciels. Un seul ciel et celui-ci sera dessous nous. Nous avons tant été élevés au-dessus. Au-dessus du panier de la nature. Au-dessus du panier du vivant. Nous aurons un ciel dessous nous, alors que c’est nous qui serons dessous. Nous serons dessous nous. Dessous un vieil arbre. Une souche que l'arbre de ce pauvre homme. Ce pauvre humain relégué à sa propre histoire, sans aucun ciel devant lui. Un pauvre homme qui se morfond d'être. Un vieil arbre qui pousse vers on ne sait quoi. Dont les feuilles vont on ne sait où. Vers quels autres ciels peut-il encore aller, cet animal curieux ? Aujourd’hui, il n'y a plus que des anthropologues pour comprendre Péguy. Péguy et sa poésie. Il n'y a plus que des historiens. Des préhistoriens, même. Des paléo-ethnologues. Pas des sociologues ni des théoriciens. Pas des psychanalystes ou des deleuziens. Pas des linguistes ou des lacaniens.  Des chercheur du monde ancien. Des gens bienveillants. Il n'y a plus que cette race de gens curieux qui peut nous sauver. Des gens qui constatent et qui ne s'inquiètent guère. Qui s'imaginent qu'il doit bien y avoir une raison. Que la raison nous emporte. Comme si l'humanité emportait son secret. Elle ne l'emportera pas au paradis sa raison l'humanité. Tout au moins l'humanité française. Les humanités, comme on disait. Elles ne l'emporteront pas au paradis, d'avoir tant oublié son Péguy. Son bon vieux Péguy. Son vrai poète. Son grand arbre. Son plus grand arbre parmi la forêt des langues.

 

Car Charles Péguy n’est pas reconnu comme un grand poète, tel que René Char ou Francis Ponge aujourd’hui. Il n’est pas connu comme un Prévert ou un Saint-John Perse. Même pas comme un Eluard ou un Breton. Il est d’ailleurs encore moins reconnu qu’un Artaud. Antonin Artaud, il est facile de le reconnaître. Antonin Artaud est aussi un mystique. Un lyrique. Un qui fait des métaphores, comme Arthur Rimbaud. Rimbaud et Artaud même combat. Tandis que Péguy on ne le connait pas. On le connait sans le connaître. Il est connu parmi le peuple, mais il est en deçà. Il n’a jamais été dessus le peuple. Mais maintenant, il se trouve plutôt en deçà de la mémoire populaire. Il faudrait faire revenir Péguy. Il faudrait que Péguy puisse à nouveau se promener dans le peuple. Car il avait le sens de la communauté et non de l’individu. Il ne se retirait pas du troupeau pour écrire, Péguy. Les Rimbaud-Artaud, si. Les Rimbaud-Artaud se sont extirpés du troupeau. Les Rimbaud-Artaud ont déployé leurs cris. Le cri de Péguy est proféré aussi, mais dans le flot du troupeau, dans le fracas de la masse. Il taillait dans la masse, Péguy. Il se frayait un chemin dans les fourrés, mais il le frayait avec la communauté. Il avait ce sens inné. Ce sens communautaire. Car il avait le sens de la vie à profusion. Le sens du nombre. Du grouillement qui parle et qui vit. Et il est encore tout proche de la vie, Péguy, puisqu’il n’est pas statufié comme les deux autres. Qui connait le visage de Péguy ? Péguy n’est pas reconnu comme tous les autres grands poètes du Xxème siècle, car il semble peut-être confus. Et c’est tant mieux ! C’est là qu’il est fort. Il est inutilisable. On ne peut jamais vraiment se servir de Péguy pour générer une pensée. Parler à sa place. Écrire ses concepts en l’utilisant. Comme l’a fait, par exemple, Derrida, pour Antonin Artaud. Maintenant, les poètes contemporains sont bien plus influencés par les philosophes que par les poètes. Maintenant Derrida, c’est lui le poète ! Et Artaud une sorte de philosophe. Tout comme Péguy. Péguy est un écrivain, un vrai poète, mais c’est aussi une sorte de philosophe. Une sorte de penseur. Une sorte de faiseur de phrases qui pensent. Des phrases qui se pensent entre elles. Des phrases de la sorte de celles qui pensent la pensée. Et elles la pensent de la sorte avec la main. Et cette main n’est pas n’importe quelle main, c’est une certaine sorte de main qui pense aussi. C’est une main péguienne ! Car c’est vraiment cette sorte de main qui sent la philosophie arriver. Ce sont des doigts péguiens qui touchent la pensée pour la faire sortir. C’est cette main là qui sent. Elle sent la pensée arriver, comme si elle voyait. Elle sent comme si elle voyait arriver de loin la pensée. Elle la voit arriver de loin, avec ses gros sabots. Mais la pensée philosophique de péguy arrive aussi. Ouf ! Elle ne chausse pas de gros sabots, la pensée péguienne. Car c’est la main qui la fait venir et qui va tout retourner. Qui va fouir. Qui va enfouir et fouiller. Qui va triturer la pensée, la travailler. C’est la main philosophique de Péguy qui va tirer, amonceler, rouler, tailler, émonder, décortiquer, arranger et bidouiller la pensée. C’est la main qui, au final, va penser la pensée. Et c’est pour ça qu’il est une sorte de poète, mais un poète qui est une sorte de philosophe. Car sa main de poète a pétrit la pensée, la sienne et celle des autres. Et je dis « une sorte de philosophe », car c’est une catégorie bien à part. Une catégorie presque inconnue. Un genre oublié de la philosophie, de toute la manne philosophique. La pensée de Charles Péguy a été bien enfouie, bien rentassée, bien oubliée de toute la manne philosophique. Sauf par quelques-uns et non des moindres, tels que Gilles Deleuze. Gilles Deleuze s’en inspire d’ailleurs au début de Pourparlers. Quand il invective, quand il attaque. Gilles Deleuze n’a pas oublié Charles Péguy dans ce sens là. Lui qui voyait bien dans Péguy comment l’écrit se faisait, comment la phrase se constituait, investie par le milieu. La pensée qui se chargeait au mitan des phrases du poète. C’est ainsi que Péguy investit la philo. Par le milieu. Le centre. Par le nœud. Car tout est en nœud. Tout se parle et se construit et s’intensifie à partir du nœud, c’est-à-dire d’un milieu noué. Tout n’est qu’un réseau de nœud. Des nœuds des nœuds des nœuds. Et Péguy, à lui de tout dénouer. Et quand ça dénoue, qu’est-ce que ça joue ! Ça ne fait que ça, de jouer avec le nœud de la pensée, comme si Dieu jouait aux dés. Mais Dieu ne lance pas les dès au hasard. Il ne lance pas les dès du tout, d’ailleurs Dieu. Dieu ne joue pas et encore moins aux dès ! On le prétendait, il y a encore peu de temps dans la science moderne. Dieu n’a pas un instant joué au dés. Dieu n’a pas fait les étoiles pour rien. Dieu n’a pas fait l’univers pour des prunes et au hasard de ses dés. Dieu n’a pas misé sur la création. Misé ou pensé. C’est un peu pareil. Dieu n’a pas joué au créateur à l’aveuglette. Il n’a pas spéculé au pif l’univers, Dieu. Et le seul qui a su en parler chez les modernes, c’est cet ancien de chez les anciens. Ce poète antédiluvien. Ce poète d’avant les tempêtes modernes. Ce penseur de poète qui nous vient de l’ancien et qui a voulu panser la vie d’alors. Mais la vie moderne a eu raison de sa pensée, puisqu’il était le seul encore à se battre avec l’idée d’éternité. C’est pour cela qu’il est un philosophe de première ligne, car l’éternel le travaillait. L’éternel contre le fugace, le contemporain. L’éternité n’est pas une idée moderne, et d’ailleurs ce n’est pas une idée du tout[1]. Je suis éternel tant que je ne meurs pas, c’est tout. Tant qu’il y a quelque chose qui dépasse la vie, qui forme une pointe hors de cette poche, je ne suis pas dans la vie prête à trépasser pour juste une idée de trop. Car la vie est un mouroir à idée, tant qu’elle n’est pas éternelle, puisqu’elle n’est qu’une idée moderne sinon la vie. et c’est pour cela qu’il a fallu attendre la fin des modernes pour entendre à nouveau parler de l’éternel Péguy. Non pas par les postmodernes. Les postmodernes ne sont pas revenus à l’ancien. Les modernes étaient même plus proches de l’ancien que les postmodernes. Les postmodernes, eux, ne sont proches que de l’oubli. L’oubli du moderne. Alors que les modernes n’ont pas toujours oublié l’ancienne forme. Ce sont bien les modernes, et je ne parle pas des modernes que critique Péguy, ce sont bien les modernes qui ont ravivé l’ancienne forme. Jusqu’à retrouver la glossolalie, la fatrasie. Jusqu’à revenir au carnavalesque, à l’épopée, etc. A toutes les formes du parler populaire. Ce que ne nierait pas Péguy. Mais les modernes n’y ont souvent vu que de formes et parmi les formes, des formes étrangères. Ils ont été influencés aussi par les formulations anglaises, les inventions américaines, russes ou italiennes. Ils ont parlé des objectivistes, des Beats, alors que dans notre génération nous sommes aussi revenus à des poètes tels que Péguy. Car ce que d’autres ont vu chez Gertrud Stein, nous l’avons vu aussi chez le poète de Notre jeunesse. Car Péguy est bien plus fort, bien plus pénétrant qu’une Stein. Une machine Stein. Bien plus perforant qu’une machine à écrire de marque Stein. Bien plus perforant et performant, bien plus insistant et bien plus fou. Mais fou serait trop sympathique. Cela peut flatter d’être fou. Il n’était pas fou Péguy. Il était vrai. Il n’était pas que dans la forme entêtée et vide. Il vissait, il creusait, il pénétrait la page mais avec sa tête aussi. Sa pensée, sa mystique, sa vérité. Sa voyance toute à lui : il était vrai et puissant. Sa puissance parlait. Son entêtement avait raison. Sa raison était évidence, elle magnifiait. Elle magnifie toujours. Elle éclaire toujours. Elle illumine toujours autant toute la poésie. Péguy va plus loin, et tout ça en France ! Et tout ça en écrivant sur la jeunesse ! Et tout ça en écrivant sur Jeanne d’Arc ! Impossible aujourd’hui de parler de Jeanne d’Arc en étant pur, en étant vrai, en étant un enfant. Finis les enfantillages aujourd’hui. Il faut être du bon côté de la langue, de la pensée, de la morale ! Et ce ne sont pas les modernes qui ont causé ce désastre. Ce ne sont pas forcément les modernes qui ont créé cette confusion. C’est la diplomatie. La diplomatie a tué la poésie. La diplomatie des écrivains, des journalistes. La diplomatie des hommes politiques. La diplomatie télé. Les médias. Le fascisme bon teint a tué ceux qui s’aventuraient tête nue dans le grand champ de bataille contemporain. On ne peut plus s’avancer tête nue dans le monde contemporain, surtout si on se réfère à des poètes tels que Charles Péguy. Car le poète de Clio s’est aventuré dans son époque comme aucun. Il est allé au casse-pipe. Il n’y en n’a qu’un qui est allé au casse-pipe comme lui, c’est Céline. Céline a fait l’erreur de vouloir faire avancer le monde. Il s’y est très mal pris. Car, contrairement à Péguy, il a été poussé à le faire par les instances du monde, par ce bruit qui s’agitait hors de son verbe. Hors de son verbe, ça parlait trop. Il lui a donc semblé qu’il était nécessaire de prendre part au débat. Au débat des paroles et des bruits. Au débat des bruits de botte il a collaboré. Au sombre débat. Au débat qui sentait les égouts. Au débat qui sentait la merde il a pris part Céline. Et mal lui en pris. Il a eu tout faux Céline ! Et Péguy a eu tout faux aussi, mais pour d’autres raisons. Parce qu’il est vu comme un nationaliste sur le tard, un catho invétéré. Parce qu’il est compris comme un socialiste borné, un chrétien entêté. Un bergsonien à la retape et un poète passé de mode. Tout simplement parce qu’on ne le lit pas, voire plus du tout. Tout bonnement parce qu’on n’ose pas s’immerger dans sa poésie. Tout simplement et tout bonnement parce qu’on ignore totalement sa prose invraisemblable. C’est une forme de traitrise au final. C’est tout bonnement et tout simplement du scélératisme de la part de ceux qui sont bien droits dans leurs bottes de la parole. Bien droits dans leurs bottes de la pensée. Et le coup le plus dur est porté par les novateurs de tout poil aujourd’hui. Ceux qui se disent ouverts et qui voient en lui un ennemi des lumières, un ennemi des libertaires et du vers libre. Un ennemi des femmes et même un ennemi de l’homme tout court. L’homme libéré. L’homme au vers libre. Péguy est le contraire d’un arriéré de la poésie. Mais relisez le donc ! ou plutôt : lisez-le ! Car vous ne l’avez même pas lu. Vous l’avez condamné illico du fond de votre esprit. Du fin fond de votre pensée libérée vous l’avez déjà condamné, sans même l’avoir jamais lu ! Lisez donc la Deuxième Elégie XXX, ou lisez donc Notre Jeunesse, pour vous persuader de votre erreur. Vous êtes déjà des persuadés, mais avec Péguy vous apprendrez que votre persuasion a fait votre esprit tout serré, a fait de votre pensée un cachot à idées reçues. Lisez donc le Porche de la vertu et vous mourrez sur place ! Tout suffocants que vous êtes. Tout poitrinaires avec vos petits vers bien droits et bien posés. Avec vos petites lignes bien propres et bien dosées. Avec vos postures modernes. Votre ouverture d’esprit va en prendre un coup. Vous allez mourir d’inanition face à la prose de Péguy. Péguy a le souffle de la vérité. De la vie vraie. La vie prégnante et du rire aussi, tout au moins de la joie à partager l’amour. Car il rit et il est bienveillant Péguy. Même avec ses ennemis il a été bienveillant. Même avec le  monde moderne il a été patient. Il a attendu. Il a espéré un nouveau monde. Un monde totalement nouveau. Un quatrième monde, comme il disait. Il a attendu avec sa mystique. Pas avec la mysticité des pauvres poètes d’aujourd’hui, mais avec une mystique coup de poing. Pas avec des vers aux bouts arrondis et des pensées émoussées et nouesques de nos jours. Pas avec la philosophie nouée à sa propre parlotte. A sa propre historicité. Sa parlotte historiciste nouée avec une poésie tout affairée. Une poésie soumise à la philosophie. Une poésie de maîtres de conférence. Une poésie raboulottée et malade et timide, comme celle de nos jours. Une poésie qui remplit les théâtres. Qui est bien dite par les dicteurs du jour et non par un attaquant. Un poète qui attaque la pensée. Un poète qui fonce tête nue dans la vie. Un poète qui va au but, comme le décrit Nietzsche. Et il n’y a pas à rougir de ce rapprochement. En bien des endroits la puissance de Péguy rejoint celle de Nietzsche. Car ça pense littéralement et dans tous les sens. Dans la joie du rythme. Dans la marche saine des phrases. Ça roule et ça envoie promener. Par la générosité du parler. Par l’attaque franche et désintéressée de sa pensée. Par tout ce qui fait cette poésie invraisemblable, cette poésie hors du temps, Péguy est un don. Un vrai don pour aujourd’hui.

 

Charles Pennequin.

 



[1] Qu’est-ce que l’Idée d’ailleurs chez Péguy ? Péguy a-t-il une idée ? et du coup peut-on dire qu’il en a de mauvaises ? Il est dit que Péguy avait mal tourné dans l’Idée. Qu’il était au final devenu un nationaliste, car il critiquait Jaurès. Pour ma part, lorsque Péguy parle de Jaurès, tout au moins lorsqu’il prononce le nom de Jaurès, la messe est dite. Elle est dite pour la phrase, elle est même dite pour un nombre incalculable de pages. Car le nom prononcé termine à lui seul un livre entier. Mais elle est dite pour tout ce qui s’est développé et amplifié au fur et à mesure de ces pages. Le mot Jaurès est un comme un cri ou comme une écume. Une écume est portée par une crête, une crête par une mer. Une mer moutonnante de vagues. Toutes ces vagues qui s’amplifient au fur et à mesure des phrases. Le philosophe, l’historien ou le politique ont besoin de l’art, et pour ce qu’il s’agit de s’exprimer, de l’art de parler, c’est-à-dire de la poésie. Mais ils l’écartent au moment où ils voient surgir une idée. C’est-à-dire qu’au bout du compte, il préfère à cet art un tout autre, qui s’il n’est pas mathématique est militaire, l’art militaire est bien meilleur pour façonner des idées que l’art poétique. L’engagement est plus direct. Mais on pourrait aussi dire : le langage ment. Car le langage y ment. On n’y fait pas confiance. C’est comme pour l’amour, quand il devient aliment du mariage, disait d’ailleurs Rimbaud, le cœur et la beauté sont mis de côté. C’est pour cela qu’ils se fixent sur l’idée, et par exemple celle que Jaurès serait l’ennemi de Péguy. L’ennemi de Péguy c’était le bourgeois, et surtout sa langue, la langue bourgeoise qui embourgeoise tout ce qu’elle touche, c’est-à-dire tout ce qu’elle prononce, tout ce à quoi ou à qui elle s’adresse. Car Péguy parle plutôt d’une pluralité de parlers et d’actes qui font la vie d’un peuple. Une pluralité d’histoires et que toutes ces histoires doivent être rassemblées et qu’on ne pourra vraiment parler de l’Histoire que lorsque nous aurons les témoignages de tout ce peuple qui parle avec tous ses parlers à lui. Il ne suffira pas des grands écrits, il ne suffira pas des grandes plumes, mais aussi de toutes ces petites caches qui se trouvent être dans la vie humaine, et c’est pour cela qu’il parle, au fur et à mesure des pages, d’un peuple à qui on a coupé la parole, d’un peuple à qui on a imposé une autre parole et cette parole venait aussi d’un ami du peuple. Il n’était pas nécessaire pour Péguy de parler des ennemis du peuple, mais de ceux qui se disent amis et qui parlent en son nom en une langue qui n’est pas la sienne. Il faut lire ça chez Péguy. Le problème de ceux qui ne croient pas au langage, c’est qu’ils ont fini par nous faire croire qu’il y avait mensonge dans celui-ci. Alors qu’il n’y a pas de mensonge, il y a une vérité, et la vérité est que tout mot est un trou. Le mot « mot » ment, comme disait Tarkos dans son très beau poème. C’est que le mot est mentirie par nature, il aimante le ment car sa nature est vraie. Sa nature est la mentirie. Sa nature est de défaire l’idée. Pourquoi il y a cette défaite de l’idée ? Si vous voulez défendre une idée, il faudra à tout prix utiliser le langage tout sec du conférencier, de l’historien conférencier, et non celui de Péguy qui est prêt à user tout l’auditoire du monde. Une idée est développée puis elle glisse au fur et à mesure, à travers les âges, dans l’esprit humain. Ce n’est plus une idée après. C’est un bruit. C’est ce bruit contre lequel Artaud a dit qu’il fallait qu’il se mette à parler pour dire qu’il n’utilisait pas de mot ni de lettre, c’est-à-dire qu’il lui a fallu sortir de son être, de son corps, de son langage, de sa vérité à lui, de son ment vrai, pour expliquer ça. Mais on ne l’a pas écouté. On finit même par se demander qui l’a lu au final. Le chant de l’oiseau ne dit pas uniquement « je vais te voler dans les plumes ». Le chant dit aussi qu’il n’y a ni mot ni lettre. « Les sentiments ne sont rien/les idées non plus/tout est dans la motilité/dont comme le reste l’humanité n’a pris qu’un spectre ». Le chant de Péguy ne peut être pris que pour un chant qui en dit long, mais qui chante avant tout, c’est-à-dire qu’il ne peut ainsi finir dans le grand dévidoir à idée. La fin de l’art est une idée qui maintenant échauffe bien des esprits. La fin de la philosophie aujourd’hui se transforme en la fin de l’objet, en fin des relations, en fin des paroles et en fin des passions. Qu’est-ce qui va rester d’une belle idée ? Le fait qu’elle a été prononcée avant toutes les autres et avant nous-mêmes. Avant les naissants il y a eu l’Idée. Mais Péguy a déjà dit en son temps que tout avait été dit et fait. Tout avait été pensé, mais sans lui. Tout a été dit et fait sauf moi et mon parler, disait Péguy. Tout est à refaire. Tout est à repenser. Rien n’a encore été fait au final et c’est tant mieux. Ainsi va la vie. C’est pour ça que l’écrit de Péguy est encore en vie, c’est parce qu’il n’a pas été pourri par la seule idée qu’il était un nationaliste ou un prêtre-écrivain, mais parce qu’il pense en poète, qu’il est un de ceux qui entortillent les phrases et lui, Péguy, faisait sortir son poème d’une immense vague qui emportait tout sur son passage, les sentiments, les passions du jour ainsi que les idées.

 

dans la série "on aura tout vu" (et surtout entendu...)

 Pamphlet contre la mort aux Grosses Têtes, de RTL

 

putain de lecteur

je suis un dégénéré

de la poésie

la poésie est un sac

à tract

un nœud de colère

l’ignoble moi

doit en prendre

pour son grade

et l’autre

avec

la sale race

de cet humain

blanc,

que des vagues

de boue

l’envahissent,

que sa gueule

se remplisse

de merde

qu’il soit enfin

le sac à merde

que je suis dans

mes poèmes

je vide mon sac

sur vous les

porcs qui lisent

car vous êtes

des porcs

à me lire

vous voulez vous

y retrouver alors

vous lisez la

succession de

grossierté

mes poèmes

ont toujours

été grossiers,

à gros traits,

pas finauds,

rentre-dedans

comme un

coup de boule

mes poèmes

c’est du coup

de genou dans

tes couilles,

lecteur

tes couilles de gentil

aryen qui

n’a rien demandé

à personne

et qui défend sa

monnaie

et sa petite

europe de

merde et

son petit

pays qui

pue la

tradition

et l’enfermement

dans la

haine. va

bouffer tes

fromages et

cuver ton

vin lecteur

et ne reviens

pas, même

mort tu ne

seras jamais

un bon lecteur

va cultiver tes

plantes bios

bourgeois

européen

va crever

sale végétarien

féministe et

moraliste,

ici ça

sent la

prostitution,

la sueur

des putes

ici l’écrit pute

ce n’est pas

pour toi car

toi tu vas

penser qu’on

t’a encore

enflé sur la

marchandise

ici je montre

mon cul et

mes fécalums

à ta pensée.

(tu penses à quoi, là,

tout de suite, lecteur ?)

une critique sur shangols

et en plus une bonne critique, qui donne envie de lire!

http://shangols.canalblog.com/archives/2010/08/19/18849277.html