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Les Petits mots, tous les matins je suis mort de rire et autres textes en chinois.
TRADUCTION /// Wan-Shuen TSAI   

【小詞語】

 

在找我的詞語,我的小詞語,來啊,來這裡小詞語們,來我這裡我的小詞語,它們應該還有些待在這,凹陷地,整個靠向我,請來依偎在我這,甚至進來我裡頭小詞 語們,好好躲著,待在裡頭小詞語們,別去外面,保持聯結,堆在我喉嚨深處並好好壓實,堆在我的最最底部,在我所有器官裡,一個發聲的器官,那小小嗓音堆擠 著,保持擁擠小詞語們,不要出去,不要給別人看到,待在爸爸身邊,這是小詞語們的爸爸在和你們說話噢,是你們的小爸爸你們這些小詞語,而他說了甚麼,他說 了甚麼呢小詞語的爸爸,他說待在這裡,乖乖地,安靜地,保持安靜屬於我的小詞語們,緊靠著,柔軟的,是的,像這樣是的,很好,慢慢地睡吧,靠著爸爸睡覺覺 小詞語們,爸爸要跟你們說一個故事, 爸爸會跟他的小詞語說話,爸爸有話跟它們說,爸爸會哄你們睡覺,睡吧小詞語們,來吧,從前從前...有一個很壞的大詞語,從前從前在城市裡有許多壞蛋大詞 語,裡頭有許多人,從前從前有些小詞語迷路了而那些壞人想對它們做壞事,但是因為小詞語們甚麼都不知道,小詞語們都很善良小詞語啊,因為最初全都是很善良 的小詞語們,在所有一切之初,而那些壞人們和他們的壞詞語看見了它們,壞人們想要把它們抓起來好對所有小詞語說壞話,好把一堆壞話填進它們裡面,好使它們 裡頭全竄動著壞東西,逼它們吞下以為自己得惡狠狠地跟其它所有小詞語說話,但是小詞語們抵抗著,這很難,要一個小詞語說出一堆壞話真的很難,它們是這麼地 善良,這麼地溫柔,這麼地可愛,抱抱小詞語們,抱抱睡覺覺,爸爸現在要到外面 去了,爸爸現在得去工作了,待在飽暖的家裡小詞語們,乖乖地,疊疊好,去睡睡小詞語們,在喉嚨裡睡睡,睡睡裡面爸爸。

(les petits mots)

 

【每天早上】

 (tous les matins)

 

每天早上

我起床

都笑到快死

每天早上

而且例如今天早上

我就在起床的時候笑到直不起腰

因為是這麼地好笑

而且每天早上都這樣

起來時就笑到要死

例如今早,我起來:啪

捧腹大笑

就是那麼趣味

超級好笑

而且每天早上都這樣:

是狂笑而且停不下來

有時我真的是不行了

因為甚麼都做不了只能咧嘴笑

很傷

每天早上這樣笑真的很傷

 

Ton oeil

 

Est-ce qu'on peut rencontrer tous les yeux dans un seul

tous les yeux qu'on cherche on les cherche ces yeux dans un seul

c'est un seul oeil fait de tous les yeux

c'est n'importe quels yeux

mais c'est pas n'importe quel oeil

c'est ton oeil

c'est toi dans ton oeil

c'est tout ton oeil et dedans je verrai tous les yeux

c'est ton oeil qui me fera voir comment

je peux regarder dans tous les yeux

 

 

【你的眼】(搭配圖作一張)

 

我們是否能在一隻眼裡遇見所有眼

所有我們尋找的眼我們總在同一隻眼裡找尋

是所有眼形成的一隻眼

是任何一雙眼

但卻不是任何一隻眼

是你的那隻眼

是你在你那隻眼裡

是你那隻眼的全部而在那當中我將看見所有眼

是你的眼向我展示了如何

我能夠在所有眼裡看見

 

Nous sommes pas pareils

 

Nous sommes pas pareils. Nous sommes avec nous. Et nous c’est pas pareil. pourquoi ? Pourquoi on peut pas être pareil ? On est pareil : on est dans le même trou. Et moi je voudrais parler dans ta bouche. Je voudrais penser rien qu'en parlant dans ta bouche. Je penserai à toi rien qu'en remuant la langue. Ma langue elle pense. On est tous les deux fort occupés à penser. Je remuerai en toi. Je te chercherai. Je chercherai ta bouche. Ma langue pense. On mélange nos voix comme deux petits êtres dans un organe. Le corps est qu'un tube d'où qu'on glisse. La voix nous mélange. Elle mêle notre pensée à tout notre corps. On s'emmêle en pensant. S'aimer c'est glisser dans nos langues. On se pense = on s'aime. On n'est plus qu'un organe. S'aimer c'est se sortir de l'organe par la pensée des langues qui se mêlent.

 

 

 

【我們並不相同】

 

們並不相同。我們和我們一起。但我們可不同。為甚麼呢?為何我們不能相同?人都一樣:人都在同一個洞裡。而我想在你嘴裡說話。我只想在你的嘴裡說話。我只 消轉動我的舌頭就會想起你。我的舌頭它會思想。我和舌頭都忙著思想。我在你之中攪動。我將尋找你。我將尋找你的嘴。我的舌它思想。將我們的嗓音混合就像一 個器官裡的兩個小小生命。身體僅是條管子從那裡我們滑落。嗓音混合我們。它將我們的思想纏混到全身。我們邊纏混邊思想。相愛就是滑落在我們舌中。我們相 ()()=我們相愛。我們成為唯一一個器官。相愛就是透過纏亂的舌的思想用以自器官中脫身。

 

Entretien avec A.M.

 Entretien avec A.M. étudiante en licence 3 lettres modernes

 

Questions à Charles Pennequin

 

 

1 . Les termes de « performance poétique » posent  problème à certaines figures dudit mouvement car il enfermerait avec lui des notions théâtrales et l’idée de spectacle principalement.

Rejetez-vous en totalité ou en partie cette expression qui qualifie votre activité ? La trouvez-vous réductrice ?

 

Je ne rejette pas le mot performance poétique, puisqu’il désigne un peu mieux que le terme seul de performance ce que je peux faire devant un public. Je lui préfère cependant le terme de poésie-action ou celui plus personnel encore de « gesticulation ». Il y a beaucoup à faire cependant aujourd’hui pour mener une critique de ce qui se fait au nom de la « erf ». Tout est perf aujourd’hui, même si des interprètes ou des chorégraphes peaufinent et répètent un spectacle qui sera je pense éloigné de ce que pouvait définir le mot performance. Une performance, pour moi, n’a déjà pas besoin de public, elle est faite pour soi-même, comme écrire un texte chez soi. Je fais souvent ainsi des choses dans la ville, les transports en commun, dans ma voiture, les lieux publics, des choses en me filmant ou en m’enregistrant. Je vais lire le long des quatre voies d’un rocade par exemple, et le public c’est la voiture ou le camion a qui je lis des pages de Comprendre la vie. Une performance, si elle se déroule avec un public, elle se fait avec l’espace et les gens, c’est pour cela que le terme poésie-action est intéressant, car il concerne l’action qui se fait dans un lieu avec les autres, l’aide des autres. Celui qui mène l’action n’est pas le seul à faire vivre ce moment. De plus ça ne se répète pas, ni avant, ni après. Je connais maintenant un certain nombre de performers étrangers qui sont dans l’art-action et ils peuvent faire des performances dans toute sorte d’endroit et pour eux il s’agit d’un acte artistique qui est éphémère (et souvent à une certaine force politique). En France, la performance, de l’aveu même des spécialistes, c’est du passé, relié à soixante-dix, aux mouvements sociaux et politiques, ça prouve qu’ici il n’y a guère de renouveau dans ce domaine ! ce qui n’est pas forcément le cas ailleurs.

 

2. L’appel à la sonorité incluant bruits, onomatopées, mots criés et répétés, sémantiquement bousculés, mêlée à une gestuelle cérémoniale ou agitée, à une présence corporelle  omniprésente met le spectateur devant le spectacle d’une sorte de folie absurde qui laisse perplexe ou prête à rire.

Sachant que souvent les mouvements contestataires d’une littérature traditionnelle se sont développés sur l’enthousiasme et le rire par le non-sens ou le grossier (comme le burlesque par exemple), rire de la performance poétique est-il un effet recherché ou le résultat d’une incompréhension ou d’une gêne du public quant aux véritables enjeux ?

Parfois je pense que le rire est peut-être une manière de se protéger, car ce que ça dit au fond n’est pas toujours drôle, car un peu abrupte et disant des choses que beaucoup peuvent ressentir, sans forcément le dire. L’écriture c’est un moment qui fait jaillir des choses de soi-même, parfois même il m’arrive d’oublier d’avoir écrit tel ou tel texte et de le retrouver ensuite, il y a même parfois un petite honte qui accompagne ça, ce n’est pas une recherche et je ne me fixe aucun enjeux, la lecture public existe car elle permet une autre écriture, spatiale cette fois, de ce qui est écrit et même souvent il s’agit d’improvisations faites au dictaphone ou des videos de moments improvisés que je passe, car il y a une justesse dans ce qui est dit, dans le rythme, qui ne peut être reproduite. Je ne cherche pas à choquer, je suis seulement dans la difficulté à trouver le bon cadre, le bon cheminement entre les textes et les déplacements, à montrer des variations dans la voix, comme des moments musicaux mais qui n’ont que les mots et le sens qui forcément va avec, pour illustrer cette recherche.

 

3. Comment expliquez-vous qu’une partie du public, que ce soit une certaine élite littéraire ou un public populaire et moins averti, soit hermétique à cette forme d’expression, rejetant parfois même le terme de « poésie » pour la qualifier ?

 

J’ai rarement rencontré des gens hermétiques aux lectures, peut-être aux livres, en tout cas ceux qui sont dans le rayon poésie bizarre, mais sinon j’ai fait des lectures avec des amis dans les bars, en débarquant à l’improviste (avec l’armée noire par exemple), on présentait nos affiches, nos textes, et beaucoup de gens lisaient et étaient étonnés, cependant si on a pu faire ça avec l’armée noire à un moment donné, c’est qu’on en avait marre de lire devant un public de gens concernés qui ne nous écoutait pas ou à peine et surtout ne nous lisait pas. Le monde de l’art, de la littérature et tous les cercles prétendument savants sur ces questions, sont dans l’ensemble finalement des mondes totalement hermétiques à l’art, contre l’art même. C’est plus des luttes de pouvoir qui les animent ou des besoins sociaux, pratiques (trouver un atelier par exemple) que remuer les questions fondamentales non de l’art, mais de la vie tout court. Ce qui est dommage, c’est que dans les mouvements dits alternatifs, c’est toujours la marge qui intéresse, ou plutôt les lieux déclassés (qui se trouvent dans des quartiers pauvres). Les lieux de création qui sont dans ces endroits dits populaires, se foutent pas mal des gens qui les entourent. Ils ferment à double tour et ont peur que des arabes viennent leur voler le matériel Et je ne dis pas qu’il ne faut intéresser que des chômeurs et des analphabètes, des cadres aussi, toute sorte de gens, ceux qui regardent la télé, qui font des jeux dans les PMU, etc. je sais que la poésie que je fais peut intéresser beaucoup de monde. Je crois même qu’il faut réintroduire la poésie dans notre civilisation, mais en dehors des festivals, des printemps des poètes, des biennales faites par les communistes et qui ne se sont jamais adressées à un seul prolétaire, mais ont été uniquement créée pour publier des livres et recevoir des subventions. Il faut tout de même y croire un peu, c’est pour ça que l’association avec les autres arts, s’ils sont assez percutants, dérangeants c’est primordial. Il faut recréer aussi des forces collectives, l’idée d’une poussée combattante et vive d’une sorte de communauté, l’idée d’un collectif, même si je n’aime pas ce mot, est une idée morte en France ou dans la plupart des pays d’Europe. Les artistes tournent, ne se posent plus de question, ils font carrière. Il y a bien un endroit où ça va finir par craquer ? même si j’espère on ne retournera pas à l’esprit d’avant-garde. avant-garde = chasse gardée, groupe exclusif et excluant. La poésie est plutôt à faire par tous comme le voulait Lautréamont.

 

 

4. Pourquoi y a-t-il un tel retour à la tradition orale dans vos travaux ?

Engendre t-elle selon vous la réduction du rôle du livre ?

 

Pour moi le livre est central. c’est le point d’arrivée de quelque chose. Mais après je trouve qu’on en fait quelque chose de vraiment trop sacré. Le livre-perf ça existe très peu dans l’idée des gens, un livre c’est un passage, un moment d’arrêt, une photographie de ce qui s’est tramé durant un ou deux ans, mais ça n’est pas un objet pour l’éternité, ou alors il s’agit de moments d’éternité peut-être, mais que fixe le livre comme la lecture aussi ou l’intervention poétique peut fixer elle aussi. J’ai toujours été attiré par cette chose définie par Christian Prigent, comme étant « la voix de l’écrit ». Cependant ce n’est pas uniquement la voix de l’écrit (parfois ça l’est, quand je reprends certains textes au départ destinés au livre), c’est la voix dans bouche, le poème en bouche plutôt que dans la tête, c’est ce qui sort et qui trouve son rythme dans l’air. c’est l’obsession de cette sortie du physique, la respiration que ça donne dans tout le corps et dans la pensée, car ça aère, ça fais vivre, vivre c’est-à-dire être en pleine possession de quelque chose qui pousse à l’intérieur et c’est rare. C’est des moments particuliers où tout se rassemble pour dire quelque chose de plus vrai et qui pousse autant dans la voix du dictaphone que dans un texte écrit à toute blinde dans word.

 

 

5. J’ignore si vous avez vu le film Les Idiots de Lars Von Trier, en résumé il s’agit de personnages qui cherchent dans la régression de leur idiot enfoui en eux une façon d’être au monde plus véritable. Personnellement il m’est arrivé de penser à la philosophie de ce  film en regardant vos performances. Dans votre façon de vous exprimer il y a , semble-t-il, une régression vers un langage enfantin, plus instinctif, mais qui comporterait néanmoins les problématiques existentielles d’un adulte.

Quels enjeux cette expression si éloignée de notre langage habituel doit-elle révéler ?

 

Oui les idiots, et aussi Festen, car dans Festen, il est dit un truc énorme devant la famille. ça c’est pour la poésie qui dit des choses qu’il ne faut jamais dire à sa famille, à ses proches. Mais l’idiotie, le poème neuneu, la poésie au ras des paquerettes, se mettre plus bas que terre, se mettre honteux, ça c’est quelque chose qui m’a toujours travaillé. Ce n’est pas une régression, c’est dire qu’il y a des désirs cachés qui passent dans les mots, que chacun a sa manière bien a lui de remuer les choses dedans sa bouche, que chaque parole a un secret dedans et que ce ne sont pas que les médias qui savent tout de la parole, de la science à parler, pour moi l’armée noire c’est avant tout une invasion de parole, un grouillement des mots dont on ne veut pas entendre parler, on ne veut pas entendre parler l’enfant en soi, la femme en soi, le faible en soi, le philosophe en soi, tous les en-soi mêlés et qui veulent prendre la parole, toute les bagarres positives avec l’être et le dehors. ça mène à la joie tout ça, la jouissance arrive du fait qu’on fait exploser ce qu’on pense dans des poèmes. l’écrit c’est comme un coup de sang, de la rage en paquet. ça dit des choses et ça déborde et ça rit de l’avoir dit, car ça joue forcément avec les mots, ça joue avec les phrases, c’est tout de suite comme un instrument avec lequel on joue. L’autre fois je me suis promené dans la rue en disant Je jouis, Oui ! Oui, je jouis ! je faisait des gros ronds avec la bouche pour montrer que la bouche disait le Oui du jouit. Effectivement nous jouissons de penser, d’être dans les problèmes, de parler des problèmes, d’être tout le temps travaillé, secoués, perturbés, nous jouissons d’être emmerdés la vie durant, sinon ceux qui ne jouissent plus se suicident, ils n’en peuvent plus de jouir ainsi, en tout cas il faudrait être un tout petit peu en décalage du jouisseur que l’on est pour se rendre compte que finalement ça jouit tout de même beaucoup plus qu’on ne croit malgré le réel. La poésie dit ça, elle dit le moment où ça peut partir en vrille dans le vivant, seulement le vivant n’y croit pas, il préfère les discours des chefs, des autorités, de l’église, du patronat, il préfère en chier de la publicité et de la morale que de voir qu’il chante à tue-tête dans sa tête à longueur d’année. On ne veut pas croire au fait qu’on est des bêtes à parler et à tournoyer dans la caverne avec des torches allumées dans le noir et qu’on voit rien et qu’on danse, on ne veut rien voir de tout ça bien souvent. Sauf par moment où ça rit de bon cœur avec la pensée qui sort dans la bouche et que la bouche se mette à penser le chant et à livrer ça à l’air libre. Personne ne croit en la poésie, même moi à 95 % de mon temps je n’y crois pas, je suis éteint comme un téléviseur.

 

6. Alors que la poésie subit le désintérêt de la majorité face au roman commercial, vos performances manifestent le besoin de crier, de tordre les mots, de les répéter obsessionnellement, de les perdre dans le bruit, les cris du poètes manifestent-ils la lutte, la peur du poète qui se sait condamné ?

 

Oui et pourtant tout le monde me dit : tu devrais faire du théâtre, tu devrais écrire du roman, pourquoi tu fais pas du slam ? tu devrais rentrer dans les cases ! tu devrais te taire et mourir au final, on me dit. C’est ce que font les artistes en général, ils meurent. Après avoir lutter ils laissent tomber, la vie leur tombe des bras car tout est fait pour qu’on arrête. Les œuvres ne sont que des traces de luttes. A mon avis, et c’est pour ça que j’ai écrit Pamphlet contre la mort, les artistes sont des gens qui ont manqué de bras face à l’existence.

 

7. La poésie est-elle selon vous compatible avec la société d’aujourd’hui ? Est-elle obligée de vivre en marge de celle-ci pour toujours être de la poésie ?

 

La société d’hier ou d’aujourd’hui,… cependant aujourd’hui c’est le lieu précaire où je vis alors je dirai que c’est dur pour moi tout simplement et donc pour ce que je veux faire passer dans la société. La poésie est incompatible avec les petites peurs et les petits sentiments d’aujourd’hui, elle ne rentre pas dans les boîtes culturelles, dans les cercueil de la morale du jour, sinon elle devient obéissante et flatteuse. Il y n’y a pas à vivre à la marge, je ne me sens pas à la marge, je fais ce que je veux et je tiens toujours à affirmer que l’écriture c’est ma seule liberté. Si on me fait une commande qui ne me plait pas, parce qu’elle entrave ma liberté, je ne le fais pas, aujourd’hui beaucoup de monde dans l’édition souffre d’avoir à faire des choses qui ne leur plaise pas totalement. Pourquoi le font-ils ? Pourquoi taisent-ils certaines choses ? Il n’y a pas de carrière à mener dans l’art, mais on dirait que c’est ça qui mène le monde aujourd’hui. Pour ma part, je trouve que j’ai plutôt de la chance, je ne suis pas brimé, ma poésie peut tout de même être entendue, à la radio, sur des sites, même à la télé elle est passée ! j’ai déjà fait des performances poétiques ou des lectures pour Canal +, Arte, c’est pour dire ! Et je n’ai rien contre le fait d’aller dans toute sorte d’endroit, au contraire ! j’y vais, ça peut être un invitation pour un festival, une lecture dans un lieu prestigieux ou non, une intervention dans un endroit communautaire ou autre, l’important c’est que peut-être, dans cet endroit, il y a peut-être une personne qui entendra pour la première fois mes textes et ça changera peut-être quelque chose pour lui. Tout comme faire des livres, je connais des lecteurs pour qui ça a compté. On n’est pas encore interdits ou annulés par la force consumériste de la culture de masse. Mais la poésie que je pratique est forcément en marge car c’est déjà tout le système éducatif, tout la socle sociétal qui faudrait faire sauter pour que chacun est la possibilité et la capacité surtout de lire un livre sans trouver que c’est dur, que c’est illisible tout simplement parce qu’il n’y a pas d’alinéa, parce qu’il n’y a que des points ou pas de points, ou parce que c’est bizarre. Faire comprendre qu’ouvrir un bouquin c’est déjà vouloir tenter une expérience et non pas se vider la tête, se délasser comme devant un bon feuilleton. Moi j’aime bien les feuilletons, j’aime bien me décerveller, mais là il s’agit d’une expérience, c’est sur le qui-vive, d’être le cul entre deux chaises avec sa vie, son être, se dire je fait un parcours dans un chemin que je connais pas, une ville même, dont j’ignore le plan. C’est surtout pour ça que ce n’est pas facile. Et puis après les codes de lecture, les façons de lire. Dans le slam ils reproduisent beaucoup des tics du pire théâtre, de la pire littérature. Tout de suite, ce qui rentre dans la tête à tout le monde, c’est le pire, c’est pas le singulier, la monstruosité du soi avec sa voix, ses voix, ses façons obsessionnelles de dire. C’est plutôt la convention qui marche, l’aplanissement, l’uniformisation des façons de dire et de penser, de vivre, c’est ça qui marche à fond chez nous ! Donc tout ce qui se dira se dira de travers, de biais, à moins qu’un jour on pense renverser le système et alors on aura sans doute à faire à un dictateur, ce qui ne sera pas mieux. Car on n’est pas dans le pire des mondes, on est dans un pire encore acceptable, un pire avec des possibilités de trafiquer, bouiner, bidouiller son existence sur le côté du grand mensonge permanent.

 

8. La poésie s’adresse à tous, mais qui l’entend véritablement ?

 

Comme je l’ai dit, j’ai fait des choses dans des endroits et quand je revenais plusieurs mois après c’était le technicien de l’endroit qui m’en parlait encore, tellement ça l’avait marqué (il ne lit peut-être jamais de poésie). Ou alors, une fois je suis intervenu dans une école et les élèves avaient mis comme annonce du répondeur, sur leur portable, le texte sonore J’te ramène. Je ne peux pas vraiment répondre à cette question car parfois quelqu’un me parle d’un de mes livres et je suis toujours surpris, car je n’ai pas vécu ce moment avec lui, je ne sais rien de ce que le lecteur a vraiment ressenti à ce moment-là, je me demande même s’il ne se trompe pas de personne, en fait il devrait en parler au livre, ou alors à cet auteur que je ne suis pas toujours, je ne suis pas toujours l’auteur de mes livres, je veux dire par là que je les oublie aussi, j’en redécouvre d’autres, d’autres écrits, qui peut alors prétendre entendre de la poésie du coup ? Qu’on l’entende ou pas, bien souvent mon tracas c’est qu’on n’y croit pas, on ne croit pas en cette manière en tout cas de tordre le langage et de lui faire dire ce qu’il est réellement, une manière de sonner dans le sens, une façon de plier la bouche pour faire siffler plus justement ce qui est dit. Car c’est du dire, c’est du vrai dire, ça dit vraiment en dehors des clous du discours. Le discours est pour moi parfois impossible, c’est pour cela je crois que je me méfie des gens qui théorisent, qui font un arrêt dans la poésie pour poser une réflexion, la réflexion est mêlée au chant, la réflexion c’est du chant et de la pensée mêlée, vive les philosophes qui écrivent des concepts qui ne servent à rien ! C’est ça qu’on devrait entendre  pour éviter encore une fois de revivre les 20 siècles qui viennent de passer, grâce à l’église, au pouvoir politique et aussi à une certaine philosophie. Il faut lire ce que dit Louis Ucciani à sujet, quand il parle de Fourier, il en parle très bien de ce philosophe inutilisable. La poésie est inutilisable aussi, ou alors utile pour démonter avec les autres arts et la pensée, les outils de la communication, de la morale, du soi disant bien être, de tous les codes de la société qui nous font vivre dans le mensonge. La poésie pour qui l’entend, ça peut être une joie, une façon de vivre, une manière de revoir sa vie, du coup celui qui l’entend vraiment ça peut faire une faille dans sa vie, à un moment donné il va falloir choisir. C’est comme subir un an de psychanalyse peut-être. Quand j’ai décidé de faire la saut dans la poésie, c’est-à-dire de ne plus la vivre de manière cachée, honteuse, j’étais au départ mal dans ma peau toute la journée, je sentais ce trou là qui allait se creuser entre moi et ma vie d’alors.

 

 

9. Pour finir, quels sont les poètes traditionnels, j’entends par là plus « classiques » dans la façon de dire, vous ont marqués ?

 

Les poètes plus classiques sont Rimbaud, Lautréamont, Verlaine, Artaud, Appolinaire, Péguy, Michaux. Après j’ai été marqué aussi par les prosateurs, qui pour moi font tout autant de la poésie, comme Céline ou Beckett, Thomas Bernhard aussi, très important !

J’en oublie sans doute. Après j’ai été marqué par des poètes tels que Gil Wolman, car c’est un poète pour moi très important, ou par Nijinski, Pierre Albert-Birot, puis Heidsieck, Prigent. Après j’ai été marqué par ma génération, en premiers de laquelle je mettrai Christophe Tarkos, Nathalie Quintane, Stéphane Bérard, Katalin Molnar, Vincent Tholomé. Puis les autres générations après aussi. Edith Azam, Jérôme Bertin, Antoine Boute, etc.

 

10 . Il est certain que je suis passée à côté de questions essentielles, peut-être voulez-vous ajouter quelque chose d’important sur le sujet que j’aurais omis de demander ?

 

l’armée noire. j’en ai parlé, un peu. C’est une idée avec des amis. ça vient de ce que me disait ma mère et qui se disait dans le nord, dans le cambrésis en tout cas.

Elle me disait : fréquente pas ces gens-là, c’est d’l’armée noire.

 

C’est-à-dire des gens qui se lavent pas, ils sont noirs de sale, ils sont nombreux, ils grouillent comme une armée. Voilà, l’idée qu’en fait l’art peut être vécu par ce qui le font mais pas seulement, tout le monde fait de l’art, tout le monde durant une soirée fera de la sérigraphie, dira des choses, chantera, écrira sur les murs, sur les feuilles, etc. c’est finalement pas très courant ce que propose l’armée noire, pas très courant dans les modes de transmission de l’art, la poésie, qui se fait bien souvent de manière très classique.

 

 

la ville est un trou, la toute première version

 la ville est un trou

 
la ville est un trou
ses habitants respirent
la ville est un trou
et ça respire dedans
ses voisins ils sont dedans
sont dans un trou
ses voisins ses habitantes
et habitants
tous y respirent
tous les gens dedans
dans le trou
la ville est un trou
et les gens qui lisent
ils lisent tous
tout le monde voudrait lire
tout le monde le veut
tout le monde à un moment donné désire
parler
la ville est un trou
tous à l’intérieur
tous les voisins
avec le journal
le journal est un trou
car le trou c’est tous les jours 
qu’il est là
il est dans la ville
la ville est un trou
la ville respire
ses voisins ont des paroles
ils voudraient bien parler
les voisins parlent 
ont envie d’avoir des conversation
ont envie de créer des liens
toute ville est un trou à liens
toute ville est un trou
le lien forme le monde
le monde est liant
est une sauce
le trou fonctionne
les journaux sont imprimés la veille
les journaux sont pour le lendemain
ou pour le jour même
le jour même est un trou
la veille au lendemain
tout est un trou
mais la ville est un trou
et ses voisins dorment dedans
ses voisins font des rêves
ils rêvent qu’ils chutent
ils rêvent qu’ils tombent mais ils se font pas trop mal
ça rebondit
la ville est un trou
les gens rebondissent
ils se réveillent
ils sont dans un trou
mais tout va bien
le journal est imprimé la veille pour le lendemain
entre les deux c’est le quotidien
entre les deux les voisins ont le choix
ils peuvent dormir ou tomber
et quand ils dorment ils tombent aussi
la ville est un trou où tomber
la ville est avec ses habitants
et ça respire
c’est tout dedans
c’est respirant
c’est un trou
c’est un trou qu’il y a dans tous les habitants
ils veulent tous parler
ils veulent tous avoir du langage
ils viennent acheter le journal
le journal est un trou pour les habitants des villes
la ville est un trou
le trou fonctionne
les voisins continuent de dormir
les voisins ont acheté une voiture
ou c’est une mobylette
ou c’est un camping car
ils vont sur leur petit terrain
leur petit trou hors de la ville
mais la ville est un trou
ils y vont avec le camping car
ils ont acheté aussi une moto
ils détruisent les arbres
ils n’aiment pas les arbres avec des fruits dedans
les arbres avec des fleurs
ils n’aiment pas ça
ils aiment le gazon
ils ont un beau gazon propre et font des sourires en mettant les mains sur les hanches
la ville est un trou
ils sont vieux les voisins
les voisins ont mis du pvc
les voisins ont mis des dalles
les voisins ont mis le double vitrage
le chien lèche la vitre
un jour il va la casser
mais c’est du double vitrage
la ville est un trou
un jour le voisin se casse la margoulette
en ville on sait bien ce que ça veut dire
on lit ça dans les journaux
on lit qu’un voisin s’est cassé la margoulette
ça veut dire qu’il était en moto et a fait du déluge dans la ville
ou alors ça veut dire qu’il a fait du bazar
il s’est pointé au centre de la ville
la ville est un trou
et il a glissé et a failli glissé
ou alors on lit ça dans les journaux
ou alors on lit ça ailleurs
pas dans les journaux
les journaux sont un trou
et les habitants avec
et leur pensée avec
ils n’ont qu’une seule pensée
et ils se torchent dedans
un jour le voisin a glissé avec sa moto
ou alors c’est sa fille
il met sa fille sur la moto
c’est un tout petit bébé
et pour rigoler il la met sur la moto
et il démarre
pour rigoler
et la moto l’écrabouille
c’est comme ça en ville
car la ville est un trou
et ses habitants sont dedans
et c’est comme ça
et les voisins respirent 
ils s’imaginent que tous les matins il faut se regarder
moi monsieur je me regarde
moi monsieur dans la ville dans mon cabinet
moi monsieur mon cabinet ma ville ma toilette monsieur
moi dans les toilettes monsieur dans les cabinets
moi faire ma toilette et après moi monsieur après m’être toiletté
moi monsieur faire le visage dans le miroir et regarder par le trou
du miroir moi monsieur
et les habitants sont tous comme ça
ils sont tous voisins et tout le monde s’ignore
ils ignorent leur voisin 
car ils sont dans un trou
et dans un trou on ignore tous les voisins du monde
moi monsieur dans mon trou je m’a regardé et je m’a vu
et moi monsieur je n’aime pas les tulipes qui poussent et je va au boulot
et moi monsieur quand je va au boulot je n’aime pas les tulipes qui poussent
moi monsieur je pars en mobylette
et moi monsieur je pars en scooter
et moi monsieur je vais en voiture
et moi je pétarade
et moi je démarre au feu rouge
la ville est un trou
il faut faire attention il y a une publicité
une très vieille publicité
ils n’y a que les voisins de plus de quarante ans qui la connaissent
c’est publicité où il est dit que faut pas s’endormir au volant
que même si que tous les jours on est dans la même ville
et que on prend le même trajet
pour aller du trou au trou
et que même si le trou change pas en cours de route
il faut pas s’endormir
car on aura un accident
moi monsieur j’ai eu des accidents
je me suis cassé la margoulette
et je mets des baffes à ma fille quand elle le mérite
et je prépare mon barbecue pour les invités
se sont de jolies demoiselles
et je vais les baiser dans le jardin moi monsieur
car elles viennent toutes les deux des beaux-arts
et ce sont des lesbiennes
et elles baisent 
et elles me regardent avec mes saucisses
et ça leur fait du bien
car aux beaux-arts on en mange rarement
en tout cas ce n’est pas un milieu naturel
on n’est pas comme ici moi monsieur
ici le voisin a quatre moutards
et ils se tiennent tranquille 
sauf qu’il fait chaud tout la haut
tout la haut dans le ciel
il fait très chaud
plus on se rapproche du soleil et plus il fait chaud
et plus ça va et moins ça nous vient
plus ça va et plus le voisin se souvient de rien
il se souvient qu’il était juste à terre
quand il a marié sa fille 
ou alors c’était sa communion
il était tellement bourré moi monsieur qu’il a dormi sur le gazon
et ils ont coupé l’arbre
pourtant sa fille aimait l’arbre
et aurait aimé qu’il reste là
mais les voisins ont voulu le coupé quand même
tous les voisins sont des cochons
ils lisent tous la même chose
il n’y a qu’avec la voisine que je lis pessoa moi monsieur
sinon avec les autres voisins je joue au loto
je vais acheter mes clopes
je vais boire mon ricard
et je vais acheter des steak
et louer des films
car mon voisin regarde sa télé
car dans la télé ils disent qu’il habite dans un trou
mais la télé est dans la trou aussi
pourtant dans la télé c’est dans la vie
le voisin dit ça
il dit la télé c’est la vie même
c’est-à-dire que le monde tourne rond dans la télé
il a des bords tout au moins
et on peut le transporter
tout au moins on dit ça dans la télé
on dit si vous avez rien d’autre à foutre que vivre
regardez la télé
le voisin la regarde avec son chien
c’est un gros chien
ou alors c’est un petit
un tout petit chien
et il le suit
depuis qu’il est tout petit le chien le suit partout
depuis tout petit qu’il est 
et qu’il est voisin
et qu’il est dans un trou
il est suivi d’un chien
allez savoir pourquoi 
un jour il s’est cassé la margoulette
et la bonne sœur est passée
pour lui faire la piqure
elle avait une deux chevaux
comme dans les films avec louis de funès
elle habite shonstatt
c’est là où un allemand a été retrouvé mort pendant la guerre
il avait un journal avec lui
où c’était marqué tout petit
que la ville est un trou
et ses habitants dedans
ses habitants qui respirent
ses habitants qui ont des sentiments
ses habitants qui s’imaginent quoi
ses habitants qui s’imaginent qu’ils pourront faire quoi
ses habitants qui ont des idées comment élever leur gamin
qu’ils les foutent en taule 
et on sera débarrassé
et on sera tranquille au plus vite
moi monsieur j’ai des sentiments
et j’ai des enfants dedans
et mes enfants je leur donne la priorité
c’est-à-dire je veux pas qu’ils crèvent moi monsieur
moi monsieur mes enfants sont déjà crevés
car je les ai fait nés
et c’est pour ça moi monsieur que je veux les voir
mais pas qu’ils crèvent
en fait le voisin ne sait pas ce qu’il veut 
il veut des naissants mais il veut rien dedans
je veux dire moi monsieur quand on veut du naissant
on veut que ça crève dedans
sinon on laisse faire
on laisse dame nature
et dame nature c’est elle qui décide
si tes enfants doivent crever avant toi ou pas
s’ils crèvent après le voisin tant mieux
s’ils crèvent avant lui tant pis
d’ailleurs je pense que je crèverai après lui
car lui est  plus vieux
c’est mon copain qui m’a dit ça
il m’a dit laisse-le crever
ou plutôt il a dit : laisse-le
il crèvera bien
et ça crèvera d’avant nous
et nous on sera tranquille à ce moment-là
ça fait quarante ans de ça
quarante ans et le voisin n’est pas crevé
et on n’est pas tranquille
on a toujours peur de se casser la margoulette
de se rompre le cou
de se casser la vertèbre
de se fendre d’un truc
de se briser quelque chose
moi monsieur je me suis brisé tout seul
je suis un brisé de naissance
et moi monsieur je n’ai rien à vous dire
je n’ai pas de parole
et moi monsieur je n’ai pas la possibilité d’échanger le moindre avis
car je n’en ai pas
voilà ! 
la ville est un trou
et les habitants respirent
et les habitants ont soif
et les habitants ont des mains
et les habitants pensent
tout le monde pense
tout le monde s’agite
tout le monde s’éparpille
et pourquoi je m’éparpille
et pourquoi je ne dis pas « popo » toute la journée
si je disais « popo » toute la journé à mon voisin est-ce que ça le fatiguerai
si je le croise dans la rue je lui dit « popo »
si je croise ses rejetons « popo »
si je croise sa femme
j’aime les femmes
le voisin aussi
il aime bien regarder la voisine
il aimerait la sauter
il sauterait toutes les femmes
je te sauterai qu’il dit
je sauterai toutes les femmes
je te sauterais toi surtout
il dit ça à sa voisine
je veux te sauter toi aussi
je te sauterais toute
tu seras la toute sautée
tu seras la sautée totale
celle qu’on saute avant 
de sauter
qu’on a toujours en saut
dans la tête
qu’on pense en tête 
c’est-à-dire qu’on saute
avant d’être
qu’on voit en soi 
c’est-à-dire en saut
en son propre sauté d’être
qu’on se voit avant 
quand on y était
quand on était dans le saut
celui de l’être
celui qui fait qu’on tente toujours de sortir
se sortir
en sautant l’autre de soi
la ville est un trou
et ses pensées avec
ses petites pensées de mirliton
ses petites pensées qui vont dedans et avec un couvercle
il faut toujours être démoli
toujours sembler être le démoli terrien
le démoli de toute terre
tous les jours ils semble qu’on a son équivalent de terreau dans la main
ou dans l’os
c’est dans l’os de la main qu’on a son équivalent
en mort
en mort terrien de terreau
et de tais-toi donc
tu es toi veut dire : tais-toi
et non : tout est toi
c’est plutôt tu te tais
c’est plutôt : tu es tué
Toujours démoli à l’idée de plus produire son tour
son équivalent en sac de terreau
la ville est un trou
et le voisin a inventé une machine
il dit :  « moi, j’ai inventé une machine
qui s’appelle le langage »
il dit « c’est la première des machines sans doute »
une machine de merde 
sans doute
c’est parce qu’il a pas sa place le voisin
c’est pour ça qu’il dit ça
il dit j’ai pas ma place dans la nature
alors j’habite dans la ville
et alors la ville est un trou
hier déjà le voisin détruisait tout
c’est pas nouveau je dis
moi monsieur j’ai tout détruis
j’ai détruis la nature depuis que vous êtes nés
et depuis que je suis né aussi je détruis tout
moi monsieur il n’y a rien de nouveau là-dedans
car moi monsieur la machinerie est en marche
le développement des voisins est une sorte de tumeur
c’est ce qu’il dit le voisin
mais la tumeur est une bulle qui m’entoure
et le reste (la nature)
je la passe à la moulinette moi monsieur
car j’ai toujours programmé ça
avec ma moulinette 
j’ai toujours programmé la terre promise à moi-même
et à lui-même il se le promet la terre de c’est promis juré craché
tu l’auras ta fin de l’homme
car l’homme est un trou 
et l’alzeimer est une maladie de naissant
c’est une maladie qui attaque tous les voisins depuis qu’ils sont nés
depuis tout petit les voisins naissent en se souvenant de rien
c’est pour ça qu’ils brodent
il faut bien broder sa vie si on se souvient de rien
moi monsieur je me souviens je naissais
et moi monsieur je me suis mis à naitre
et après ?
après j’a mourru
et après ?
car après vivre on nous a pas dit de vivre
et avant non plus
avant la nuit du vivant
il y a la nuit d’avant vivre
la grande nuit
et puis après 
y’a la grande nuit d’après
et nous on nous a dit de vivre en plein milieu
on nous a dit t’as qu’à vivre là !
allez vous faire foutre !
l’existence est un squat
défense d’entrer veut dire : je m’enterre
mais non : défense de m’enterrer
je suis un entérré
c’est ça que tout voisin devrait dire
car c’est pas une vie d’exister
chien méchant
on va mordre
entérinons l’enterrement dans la terre de soi
la terre de l’existence
exister c’est être un autre qui se squatte
propriété égal existence
propriété égal je prie pour exister
propriété je prie pour y être
la ville est un trou et ses habitants foncent dedans
ils foncent dans le trou
c’est celui qui ira le plus vite
c’est celui qui rejoindra son trou au plus vite
son petit trou de vite
c’est ça qu’il rejoint
il se rejoint en vitesse
c’est-à-dire qu’il n’a plus de nouvelle de sa mort depuis qu’il est né
alors ça l’inquiète
et il est tellement inquiet qu’il regarde les émissions
le millionnaire est un jeu de la française des trous du cul qui se regardent
qui regardent leur trou du cul
car qui veut gagner des millions 
à part les trous du cul
qui veut gagner sa vie aussi
car il faut gagner sa vie
et pour les réinsérés
les gens désinsérés et qu’on réinsère
il faut gagner leur vie
et gagner le cœur de sa voisine
il faut le gagner 
et c’est pour ça que les voisins regardent le trou télé
car la télé est un trou
et ses habitants dedans aussi
ils vivent dedans
prions pour eux
prions pour que la religion
et que l’état
et que le patronat
prions pour que la flicanat
et que le dowe johns
et que l’industrie du cul
leur prête vie

 

L'ARBRE PEGUY

 

L’Arbre Péguy.

 

Péguy c'est comme un arbre. Quand on regarde un arbre on ne demande pas si c'est logique. Si la logique de cet arbre est de pousser. Comme a Péguy, on ne demande pas si c’est logique que ça parle. Car ça parle. C’est comme un fleuve. Ou plutôt comme la sève d'un arbre. Ça ne fait que monter. Les dernières œuvres ont monté si haut dans le paysage littéraire français, qu'il faudrait imaginer un arbre antédiluvien. Un vieil arbre qui monterait encore. Une sève d'arbre qui monterait si haut que ça nous en donnerait le tournis. Et ça nous donne un sacré tournis. C’est le tournis des possibles. Tout est possible à chaque phrase avec Péguy. La sève tourne dans tous les sens. L'arbre Péguy a plusieurs branches. Chaque phrase peut proposer de nouvelles ramifications, et si j'ose dire, de nouveaux bourgeons de pensées. Des pensées comme des feuilles bien vertes. Péguy c’est des feuilles bien vertes pour un ciel bien bleu. Mais y en a marre des feuilles vertes ! Ça suffit les ciels bleus ! Plus personne ne veut entendre parler de feuilles. Plus personne ne veut qu’on lui rabâche les oreilles avec du vert. Plus personne ne veut qu’on lui cause de ciels ou qu’on l’assomme de paroles avec du bleu. La nature, les arbres, c’est louche. Le vert et le bleu, c’est louche. C’est avarié, pensent les modernes. Comme si le noir disait plus que le bleu. Comme si le sombre était plus proche du vrai que le vert. Vert et Vrai, ça paraît pourtant tout proche. Mais on ne veut plus d’images dans la modernité. On a trop annoncé la fin des métaphores pour que je vienne ici vous en déverser. Mais peu importe la métaphore, pour moi Péguy est tout de même face à ses ciels. Car chez Péguy, on parle forcément d’une pluralité de ciels. On dit les ciels, comme chez les peintres. Car Péguy a tout du peintre. Péguy a peint son époque, en craignant que le ciel ne s'assombrisse définitivement. Et il s'est assombri dans la pensée. Car a l'époque de Péguy, on pouvait encore penser comme un arbre. Un arbre qui pousse et qui pense. Et ca pensait en toute innocence. En toute naïveté ça pensait. En toute innocence et en naïveté. Et la naïveté c’est la vérité. C’est ça qui fait des ciels bleus et des arbres bien grands et bien verts. Pas des arbres de cité. Des arbres rabougris le long des routes, mais des forets. Pas de sinistres arbres tout décharnés du manque de pensée. De cette pensée exsangue. Cette pseudo droiture, alors que tout est couché. Tout est à l'horizontal dans la pensée d'aujourd'hui. Tout est au sol et raplapla. Ça ne bouge plus guère. Ou alors ça veut bouger, mais pour montrer ses différences. Ses prises de parties. Ses minables oppositions. Ses petites guéguerre à l'esprit. Ses petites circonvolutions. Ses petites et misérables prises de position. Tout est positionné aujourd'hui. Tout est bien tranché. Et Péguy serait bien malheureux dans cette forêt toute décharnée. Il serait bien seul et bien malheureux, tout là-haut, à la cime de son arbre. Au faîte de sa pensée. Tout au bout de ses branches. De ses phrases. Lui tout grand et tout vert. Lui tout rayonnant et tout ouvert. Lui face à des ciels si différends. Il serait bien en peine aujourd'hui. Tantôt on le traiterait de réactionnaire, tantôt on le prendrait pour un progressiste. Que de pauvres mots nous couvrent aujourd’hui. Que de pauvres vêtements nous habillent maintenant. Nous, les soi disant modernes. Nous les postmodernes. Nous dans la fin de tout. Car la fin de tout a déjà été proclamée. La fin de la poésie. La fin de l'art. La fin de la philosophie. Il ne manque plus que la fin de la bêtise. La fin de la connerie. La fin du sens a pris fin et une autre fin arrive. Toutes les fins nous tombent sur le poil et nous n'osons plus parler de vérité. Nous n'osons plus le parler vrai. Nous tournoyons comme des feuilles mortes au sol. Car la morale nous empoisonne. Toutes les morales. Tous les poisons modernes. Même les soi disant plus ouverts. Les morales ouvertes. A tous les vents ca s'ouvre. Même les luttes sont louches. Toutes les luttes nous paraissent louches. Car elles sont menées par des coincés. Des modernes et des postmodernes. Des coincés et des post-coincés. Aujourd'hui, si Péguy était vivant, si Péguy écrivait maintenant, il serait tantôt considéré comme un misogyne, tantôt comme un arriéré, tantôt comme un misanthrope. Un curé. Un vieux gauchiste qui finit mal. Un nationaliste pur et dur. Un fasciste pendant qu’on y est ! Il était trop croyant. Déjà a son époque, il était trop mystique. Déjà à son époque, il était trop pieu. Trop pur. Il écrivait trop bien. Déjà a son époque. Et aujourd’hui il nous raserait vite. Avec sa pensée. Avec son rythme. Avec sa phrase qui monte. Sa phrase qui s'amplifie. Sa phrase qui grossit à vu d'œil. Il montait au créneau de toute son époque. Il montait au créneau de tout ce que représentait la vie. Il magnifiait la vie. Il montait mais il démontait aussi. Il était le penseur parmi les poètes.

 

Il serait bien malheureux avec les intégristes d’aujourd’hui. Les ignorants du jour. Il serait bien malheureux avec ultra moralistes, et parmi eux, aussi, certains qu’on dit innovateurs. Il serait bien malheureux. Qu'aurait il a partager avec ces politiques affairistes ? Les hommes de gauche ? la soi disante gauche. Avec les pseudo socialistes ? Il serait bien malheureux. Avec ces féministes, dont certaines réclament force de police et peines de prison. Tous ces embourgeoisés anars végétariens, tous ces citadins qui mangent bio à leur faim. Tous les écolos moralistes. Les nouveau curés. Les futurs démagogues de la vie. Il serait bien malheureux. Tous ces gens qui soi disant luttent sans jamais lire un de ses livres. Il serait bien malheureux. Il se suiciderait Péguy, aujourd’hui, car ils n'aurait que des ennemis. Déjà en son temps, il avait des ennemis. Mais aujourd’hui, ses amis seraient aussi des ennemis. Des ennemis cachés. Des ennemis introduits dans sa pensée. Des ennemis, même chez les plus en avant. Car même chez les plus en avant, il n'y a plus de mystique ni même de curiosité. Chez les plus en avant, il n'y a que la lutte. Ou alors que l'art. Ou alors que la pensée. Ou alors des vieux principes. Des raccordements à des histoires vieilles. De vieilles histoires éteintes. Des histoires non renouvelées. Où sont les Marx, les Nietzsche, les Freud, les Lacan d’aujourd’hui ? Ou sont les nouvelles pensées d'aujourd’hui ? Ou sont les artistes ? Dans quelle galerie ? Dans quel système professoral ? Dans quel confort sont-ils ? Dans quelle histoire européenne sommes-nous aujourd’hui ? Dans quel état la France, aujourd’hui, vue d’un Péguy ? Vue de son arbre-lui. Il serait bien malheureux, aujourd’hui, parmi tous les hommes. Les hommes et les femmes. Les grandes femmes et les grands hommes. Il serait bien malheureux, lui qui ne cherchait aucune place. Lui qui avançait tête nue d'un poste a l'autre. Lui qui courait sur tous les postes avancés, tandis que ça tirait. Tandis que ça bombardait. Il serait bien malheureux. Sans tous les bombardements. Sans toute cette vie qui bardait et où les hommes ne cherchaient pas leur place, leur positionnement et leur posture. Lui, il courait. Tète nue. Il avançait. Tête nue. Offert à toutes les balles. Toutes les mises en garde. Tous les reproches. Toutes les moqueries. Toutes les rebuffades. Toutes les moralisations. Les crispations. Il avançait nu. Tout nu. Et il a tout perdu. Il est allé au bout et même ce bout là ne suffisait pas. Il a fallu forcer le bout. Aller au bout du bout. Creuser profond. Telle une charrue bien lourde. Une grosse charrue tirée par deux beaux bœufs. Deux beaux bœufs qui avançaient en force. La force tranquille, comme on disait encore, il y a peu. Encore si peu. Au début de notre temps. Notre temps de tromperie. Notre temps trempé de tromperies. Notre temps, notre jeunesse. La jeunesse détrempée de croyance. Nous sommes nés incroyants dans ce temps. Cette époque. Nous sommes nés déçus. Nous sommes nés trompés et déçus. Nous sommes nés comme morts dans cette époque. Nous sommes nés comme dans une gaine de malheur. Une gaine où nous avançons bien couverts. Trop couverts. Nous ne sommes pas prêts à tout perdre. Car tout nous rattrape. Toutes les époques. Toutes les morales. Toutes les histoires encrassées de morales. Même les histoires les plus terribles sont ternes, vu d’ici. Car tout est repris et ça tourne en eau de boudin. Tous les drames s’en vont en eau de lessive. Toute cette sale lessive. Ce sale jus. Tout ce jus de chique postmoderne. Nous sommes ainsi nés. Post mortem. Incinérés dans toute cette vie d'avant nous et qui nous prend sur le fait de vouloir encore exister. Nous n'avons pas à exister. Nous n'avons pas à courir tète nue et innocent de tout. Même l'air nous sera bientôt confisqué. Tout nous est confisqué. Nous ne pousserons pas dans une forêt. Et nous n'aurons pas de cieux au-dessus. Encore moins des ciels. Un seul ciel et celui-ci sera dessous nous. Nous avons tant été élevés au-dessus. Au-dessus du panier de la nature. Au-dessus du panier du vivant. Nous aurons un ciel dessous nous, alors que c’est nous qui serons dessous. Nous serons dessous nous. Dessous un vieil arbre. Une souche que l'arbre de ce pauvre homme. Ce pauvre humain relégué à sa propre histoire, sans aucun ciel devant lui. Un pauvre homme qui se morfond d'être. Un vieil arbre qui pousse vers on ne sait quoi. Dont les feuilles vont on ne sait où. Vers quels autres ciels peut-il encore aller, cet animal curieux ? Aujourd’hui, il n'y a plus que des anthropologues pour comprendre Péguy. Péguy et sa poésie. Il n'y a plus que des historiens. Des préhistoriens, même. Des paléo-ethnologues. Pas des sociologues ni des théoriciens. Pas des psychanalystes ou des deleuziens. Pas des linguistes ou des lacaniens.  Des chercheur du monde ancien. Des gens bienveillants. Il n'y a plus que cette race de gens curieux qui peut nous sauver. Des gens qui constatent et qui ne s'inquiètent guère. Qui s'imaginent qu'il doit bien y avoir une raison. Que la raison nous emporte. Comme si l'humanité emportait son secret. Elle ne l'emportera pas au paradis sa raison l'humanité. Tout au moins l'humanité française. Les humanités, comme on disait. Elles ne l'emporteront pas au paradis, d'avoir tant oublié son Péguy. Son bon vieux Péguy. Son vrai poète. Son grand arbre. Son plus grand arbre parmi la forêt des langues.

 

Car Charles Péguy n’est pas reconnu comme un grand poète, tel que René Char ou Francis Ponge aujourd’hui. Il n’est pas connu comme un Prévert ou un Saint-John Perse. Même pas comme un Eluard ou un Breton. Il est d’ailleurs encore moins reconnu qu’un Artaud. Antonin Artaud, il est facile de le reconnaître. Antonin Artaud est aussi un mystique. Un lyrique. Un qui fait des métaphores, comme Arthur Rimbaud. Rimbaud et Artaud même combat. Tandis que Péguy on ne le connait pas. On le connait sans le connaître. Il est connu parmi le peuple, mais il est en deçà. Il n’a jamais été dessus le peuple. Mais maintenant, il se trouve plutôt en deçà de la mémoire populaire. Il faudrait faire revenir Péguy. Il faudrait que Péguy puisse à nouveau se promener dans le peuple. Car il avait le sens de la communauté et non de l’individu. Il ne se retirait pas du troupeau pour écrire, Péguy. Les Rimbaud-Artaud, si. Les Rimbaud-Artaud se sont extirpés du troupeau. Les Rimbaud-Artaud ont déployé leurs cris. Le cri de Péguy est proféré aussi, mais dans le flot du troupeau, dans le fracas de la masse. Il taillait dans la masse, Péguy. Il se frayait un chemin dans les fourrés, mais il le frayait avec la communauté. Il avait ce sens inné. Ce sens communautaire. Car il avait le sens de la vie à profusion. Le sens du nombre. Du grouillement qui parle et qui vit. Et il est encore tout proche de la vie, Péguy, puisqu’il n’est pas statufié comme les deux autres. Qui connait le visage de Péguy ? Péguy n’est pas reconnu comme tous les autres grands poètes du Xxème siècle, car il semble peut-être confus. Et c’est tant mieux ! C’est là qu’il est fort. Il est inutilisable. On ne peut jamais vraiment se servir de Péguy pour générer une pensée. Parler à sa place. Écrire ses concepts en l’utilisant. Comme l’a fait, par exemple, Derrida, pour Antonin Artaud. Maintenant, les poètes contemporains sont bien plus influencés par les philosophes que par les poètes. Maintenant Derrida, c’est lui le poète ! Et Artaud une sorte de philosophe. Tout comme Péguy. Péguy est un écrivain, un vrai poète, mais c’est aussi une sorte de philosophe. Une sorte de penseur. Une sorte de faiseur de phrases qui pensent. Des phrases qui se pensent entre elles. Des phrases de la sorte de celles qui pensent la pensée. Et elles la pensent de la sorte avec la main. Et cette main n’est pas n’importe quelle main, c’est une certaine sorte de main qui pense aussi. C’est une main péguienne ! Car c’est vraiment cette sorte de main qui sent la philosophie arriver. Ce sont des doigts péguiens qui touchent la pensée pour la faire sortir. C’est cette main là qui sent. Elle sent la pensée arriver, comme si elle voyait. Elle sent comme si elle voyait arriver de loin la pensée. Elle la voit arriver de loin, avec ses gros sabots. Mais la pensée philosophique de péguy arrive aussi. Ouf ! Elle ne chausse pas de gros sabots, la pensée péguienne. Car c’est la main qui la fait venir et qui va tout retourner. Qui va fouir. Qui va enfouir et fouiller. Qui va triturer la pensée, la travailler. C’est la main philosophique de Péguy qui va tirer, amonceler, rouler, tailler, émonder, décortiquer, arranger et bidouiller la pensée. C’est la main qui, au final, va penser la pensée. Et c’est pour ça qu’il est une sorte de poète, mais un poète qui est une sorte de philosophe. Car sa main de poète a pétrit la pensée, la sienne et celle des autres. Et je dis « une sorte de philosophe », car c’est une catégorie bien à part. Une catégorie presque inconnue. Un genre oublié de la philosophie, de toute la manne philosophique. La pensée de Charles Péguy a été bien enfouie, bien rentassée, bien oubliée de toute la manne philosophique. Sauf par quelques-uns et non des moindres, tels que Gilles Deleuze. Gilles Deleuze s’en inspire d’ailleurs au début de Pourparlers. Quand il invective, quand il attaque. Gilles Deleuze n’a pas oublié Charles Péguy dans ce sens là. Lui qui voyait bien dans Péguy comment l’écrit se faisait, comment la phrase se constituait, investie par le milieu. La pensée qui se chargeait au mitan des phrases du poète. C’est ainsi que Péguy investit la philo. Par le milieu. Le centre. Par le nœud. Car tout est en nœud. Tout se parle et se construit et s’intensifie à partir du nœud, c’est-à-dire d’un milieu noué. Tout n’est qu’un réseau de nœud. Des nœuds des nœuds des nœuds. Et Péguy, à lui de tout dénouer. Et quand ça dénoue, qu’est-ce que ça joue ! Ça ne fait que ça, de jouer avec le nœud de la pensée, comme si Dieu jouait aux dés. Mais Dieu ne lance pas les dès au hasard. Il ne lance pas les dès du tout, d’ailleurs Dieu. Dieu ne joue pas et encore moins aux dès ! On le prétendait, il y a encore peu de temps dans la science moderne. Dieu n’a pas un instant joué au dés. Dieu n’a pas fait les étoiles pour rien. Dieu n’a pas fait l’univers pour des prunes et au hasard de ses dés. Dieu n’a pas misé sur la création. Misé ou pensé. C’est un peu pareil. Dieu n’a pas joué au créateur à l’aveuglette. Il n’a pas spéculé au pif l’univers, Dieu. Et le seul qui a su en parler chez les modernes, c’est cet ancien de chez les anciens. Ce poète antédiluvien. Ce poète d’avant les tempêtes modernes. Ce penseur de poète qui nous vient de l’ancien et qui a voulu panser la vie d’alors. Mais la vie moderne a eu raison de sa pensée, puisqu’il était le seul encore à se battre avec l’idée d’éternité. C’est pour cela qu’il est un philosophe de première ligne, car l’éternel le travaillait. L’éternel contre le fugace, le contemporain. L’éternité n’est pas une idée moderne, et d’ailleurs ce n’est pas une idée du tout[1]. Je suis éternel tant que je ne meurs pas, c’est tout. Tant qu’il y a quelque chose qui dépasse la vie, qui forme une pointe hors de cette poche, je ne suis pas dans la vie prête à trépasser pour juste une idée de trop. Car la vie est un mouroir à idée, tant qu’elle n’est pas éternelle, puisqu’elle n’est qu’une idée moderne sinon la vie. et c’est pour cela qu’il a fallu attendre la fin des modernes pour entendre à nouveau parler de l’éternel Péguy. Non pas par les postmodernes. Les postmodernes ne sont pas revenus à l’ancien. Les modernes étaient même plus proches de l’ancien que les postmodernes. Les postmodernes, eux, ne sont proches que de l’oubli. L’oubli du moderne. Alors que les modernes n’ont pas toujours oublié l’ancienne forme. Ce sont bien les modernes, et je ne parle pas des modernes que critique Péguy, ce sont bien les modernes qui ont ravivé l’ancienne forme. Jusqu’à retrouver la glossolalie, la fatrasie. Jusqu’à revenir au carnavalesque, à l’épopée, etc. A toutes les formes du parler populaire. Ce que ne nierait pas Péguy. Mais les modernes n’y ont souvent vu que de formes et parmi les formes, des formes étrangères. Ils ont été influencés aussi par les formulations anglaises, les inventions américaines, russes ou italiennes. Ils ont parlé des objectivistes, des Beats, alors que dans notre génération nous sommes aussi revenus à des poètes tels que Péguy. Car ce que d’autres ont vu chez Gertrud Stein, nous l’avons vu aussi chez le poète de Notre jeunesse. Car Péguy est bien plus fort, bien plus pénétrant qu’une Stein. Une machine Stein. Bien plus perforant qu’une machine à écrire de marque Stein. Bien plus perforant et performant, bien plus insistant et bien plus fou. Mais fou serait trop sympathique. Cela peut flatter d’être fou. Il n’était pas fou Péguy. Il était vrai. Il n’était pas que dans la forme entêtée et vide. Il vissait, il creusait, il pénétrait la page mais avec sa tête aussi. Sa pensée, sa mystique, sa vérité. Sa voyance toute à lui : il était vrai et puissant. Sa puissance parlait. Son entêtement avait raison. Sa raison était évidence, elle magnifiait. Elle magnifie toujours. Elle éclaire toujours. Elle illumine toujours autant toute la poésie. Péguy va plus loin, et tout ça en France ! Et tout ça en écrivant sur la jeunesse ! Et tout ça en écrivant sur Jeanne d’Arc ! Impossible aujourd’hui de parler de Jeanne d’Arc en étant pur, en étant vrai, en étant un enfant. Finis les enfantillages aujourd’hui. Il faut être du bon côté de la langue, de la pensée, de la morale ! Et ce ne sont pas les modernes qui ont causé ce désastre. Ce ne sont pas forcément les modernes qui ont créé cette confusion. C’est la diplomatie. La diplomatie a tué la poésie. La diplomatie des écrivains, des journalistes. La diplomatie des hommes politiques. La diplomatie télé. Les médias. Le fascisme bon teint a tué ceux qui s’aventuraient tête nue dans le grand champ de bataille contemporain. On ne peut plus s’avancer tête nue dans le monde contemporain, surtout si on se réfère à des poètes tels que Charles Péguy. Car le poète de Clio s’est aventuré dans son époque comme aucun. Il est allé au casse-pipe. Il n’y en n’a qu’un qui est allé au casse-pipe comme lui, c’est Céline. Céline a fait l’erreur de vouloir faire avancer le monde. Il s’y est très mal pris. Car, contrairement à Péguy, il a été poussé à le faire par les instances du monde, par ce bruit qui s’agitait hors de son verbe. Hors de son verbe, ça parlait trop. Il lui a donc semblé qu’il était nécessaire de prendre part au débat. Au débat des paroles et des bruits. Au débat des bruits de botte il a collaboré. Au sombre débat. Au débat qui sentait les égouts. Au débat qui sentait la merde il a pris part Céline. Et mal lui en pris. Il a eu tout faux Céline ! Et Péguy a eu tout faux aussi, mais pour d’autres raisons. Parce qu’il est vu comme un nationaliste sur le tard, un catho invétéré. Parce qu’il est compris comme un socialiste borné, un chrétien entêté. Un bergsonien à la retape et un poète passé de mode. Tout simplement parce qu’on ne le lit pas, voire plus du tout. Tout bonnement parce qu’on n’ose pas s’immerger dans sa poésie. Tout simplement et tout bonnement parce qu’on ignore totalement sa prose invraisemblable. C’est une forme de traitrise au final. C’est tout bonnement et tout simplement du scélératisme de la part de ceux qui sont bien droits dans leurs bottes de la parole. Bien droits dans leurs bottes de la pensée. Et le coup le plus dur est porté par les novateurs de tout poil aujourd’hui. Ceux qui se disent ouverts et qui voient en lui un ennemi des lumières, un ennemi des libertaires et du vers libre. Un ennemi des femmes et même un ennemi de l’homme tout court. L’homme libéré. L’homme au vers libre. Péguy est le contraire d’un arriéré de la poésie. Mais relisez le donc ! ou plutôt : lisez-le ! Car vous ne l’avez même pas lu. Vous l’avez condamné illico du fond de votre esprit. Du fin fond de votre pensée libérée vous l’avez déjà condamné, sans même l’avoir jamais lu ! Lisez donc la Deuxième Elégie XXX, ou lisez donc Notre Jeunesse, pour vous persuader de votre erreur. Vous êtes déjà des persuadés, mais avec Péguy vous apprendrez que votre persuasion a fait votre esprit tout serré, a fait de votre pensée un cachot à idées reçues. Lisez donc le Porche de la vertu et vous mourrez sur place ! Tout suffocants que vous êtes. Tout poitrinaires avec vos petits vers bien droits et bien posés. Avec vos petites lignes bien propres et bien dosées. Avec vos postures modernes. Votre ouverture d’esprit va en prendre un coup. Vous allez mourir d’inanition face à la prose de Péguy. Péguy a le souffle de la vérité. De la vie vraie. La vie prégnante et du rire aussi, tout au moins de la joie à partager l’amour. Car il rit et il est bienveillant Péguy. Même avec ses ennemis il a été bienveillant. Même avec le  monde moderne il a été patient. Il a attendu. Il a espéré un nouveau monde. Un monde totalement nouveau. Un quatrième monde, comme il disait. Il a attendu avec sa mystique. Pas avec la mysticité des pauvres poètes d’aujourd’hui, mais avec une mystique coup de poing. Pas avec des vers aux bouts arrondis et des pensées émoussées et nouesques de nos jours. Pas avec la philosophie nouée à sa propre parlotte. A sa propre historicité. Sa parlotte historiciste nouée avec une poésie tout affairée. Une poésie soumise à la philosophie. Une poésie de maîtres de conférence. Une poésie raboulottée et malade et timide, comme celle de nos jours. Une poésie qui remplit les théâtres. Qui est bien dite par les dicteurs du jour et non par un attaquant. Un poète qui attaque la pensée. Un poète qui fonce tête nue dans la vie. Un poète qui va au but, comme le décrit Nietzsche. Et il n’y a pas à rougir de ce rapprochement. En bien des endroits la puissance de Péguy rejoint celle de Nietzsche. Car ça pense littéralement et dans tous les sens. Dans la joie du rythme. Dans la marche saine des phrases. Ça roule et ça envoie promener. Par la générosité du parler. Par l’attaque franche et désintéressée de sa pensée. Par tout ce qui fait cette poésie invraisemblable, cette poésie hors du temps, Péguy est un don. Un vrai don pour aujourd’hui.

 

Charles Pennequin.

 



[1] Qu’est-ce que l’Idée d’ailleurs chez Péguy ? Péguy a-t-il une idée ? et du coup peut-on dire qu’il en a de mauvaises ? Il est dit que Péguy avait mal tourné dans l’Idée. Qu’il était au final devenu un nationaliste, car il critiquait Jaurès. Pour ma part, lorsque Péguy parle de Jaurès, tout au moins lorsqu’il prononce le nom de Jaurès, la messe est dite. Elle est dite pour la phrase, elle est même dite pour un nombre incalculable de pages. Car le nom prononcé termine à lui seul un livre entier. Mais elle est dite pour tout ce qui s’est développé et amplifié au fur et à mesure de ces pages. Le mot Jaurès est un comme un cri ou comme une écume. Une écume est portée par une crête, une crête par une mer. Une mer moutonnante de vagues. Toutes ces vagues qui s’amplifient au fur et à mesure des phrases. Le philosophe, l’historien ou le politique ont besoin de l’art, et pour ce qu’il s’agit de s’exprimer, de l’art de parler, c’est-à-dire de la poésie. Mais ils l’écartent au moment où ils voient surgir une idée. C’est-à-dire qu’au bout du compte, il préfère à cet art un tout autre, qui s’il n’est pas mathématique est militaire, l’art militaire est bien meilleur pour façonner des idées que l’art poétique. L’engagement est plus direct. Mais on pourrait aussi dire : le langage ment. Car le langage y ment. On n’y fait pas confiance. C’est comme pour l’amour, quand il devient aliment du mariage, disait d’ailleurs Rimbaud, le cœur et la beauté sont mis de côté. C’est pour cela qu’ils se fixent sur l’idée, et par exemple celle que Jaurès serait l’ennemi de Péguy. L’ennemi de Péguy c’était le bourgeois, et surtout sa langue, la langue bourgeoise qui embourgeoise tout ce qu’elle touche, c’est-à-dire tout ce qu’elle prononce, tout ce à quoi ou à qui elle s’adresse. Car Péguy parle plutôt d’une pluralité de parlers et d’actes qui font la vie d’un peuple. Une pluralité d’histoires et que toutes ces histoires doivent être rassemblées et qu’on ne pourra vraiment parler de l’Histoire que lorsque nous aurons les témoignages de tout ce peuple qui parle avec tous ses parlers à lui. Il ne suffira pas des grands écrits, il ne suffira pas des grandes plumes, mais aussi de toutes ces petites caches qui se trouvent être dans la vie humaine, et c’est pour cela qu’il parle, au fur et à mesure des pages, d’un peuple à qui on a coupé la parole, d’un peuple à qui on a imposé une autre parole et cette parole venait aussi d’un ami du peuple. Il n’était pas nécessaire pour Péguy de parler des ennemis du peuple, mais de ceux qui se disent amis et qui parlent en son nom en une langue qui n’est pas la sienne. Il faut lire ça chez Péguy. Le problème de ceux qui ne croient pas au langage, c’est qu’ils ont fini par nous faire croire qu’il y avait mensonge dans celui-ci. Alors qu’il n’y a pas de mensonge, il y a une vérité, et la vérité est que tout mot est un trou. Le mot « mot » ment, comme disait Tarkos dans son très beau poème. C’est que le mot est mentirie par nature, il aimante le ment car sa nature est vraie. Sa nature est la mentirie. Sa nature est de défaire l’idée. Pourquoi il y a cette défaite de l’idée ? Si vous voulez défendre une idée, il faudra à tout prix utiliser le langage tout sec du conférencier, de l’historien conférencier, et non celui de Péguy qui est prêt à user tout l’auditoire du monde. Une idée est développée puis elle glisse au fur et à mesure, à travers les âges, dans l’esprit humain. Ce n’est plus une idée après. C’est un bruit. C’est ce bruit contre lequel Artaud a dit qu’il fallait qu’il se mette à parler pour dire qu’il n’utilisait pas de mot ni de lettre, c’est-à-dire qu’il lui a fallu sortir de son être, de son corps, de son langage, de sa vérité à lui, de son ment vrai, pour expliquer ça. Mais on ne l’a pas écouté. On finit même par se demander qui l’a lu au final. Le chant de l’oiseau ne dit pas uniquement « je vais te voler dans les plumes ». Le chant dit aussi qu’il n’y a ni mot ni lettre. « Les sentiments ne sont rien/les idées non plus/tout est dans la motilité/dont comme le reste l’humanité n’a pris qu’un spectre ». Le chant de Péguy ne peut être pris que pour un chant qui en dit long, mais qui chante avant tout, c’est-à-dire qu’il ne peut ainsi finir dans le grand dévidoir à idée. La fin de l’art est une idée qui maintenant échauffe bien des esprits. La fin de la philosophie aujourd’hui se transforme en la fin de l’objet, en fin des relations, en fin des paroles et en fin des passions. Qu’est-ce qui va rester d’une belle idée ? Le fait qu’elle a été prononcée avant toutes les autres et avant nous-mêmes. Avant les naissants il y a eu l’Idée. Mais Péguy a déjà dit en son temps que tout avait été dit et fait. Tout avait été pensé, mais sans lui. Tout a été dit et fait sauf moi et mon parler, disait Péguy. Tout est à refaire. Tout est à repenser. Rien n’a encore été fait au final et c’est tant mieux. Ainsi va la vie. C’est pour ça que l’écrit de Péguy est encore en vie, c’est parce qu’il n’a pas été pourri par la seule idée qu’il était un nationaliste ou un prêtre-écrivain, mais parce qu’il pense en poète, qu’il est un de ceux qui entortillent les phrases et lui, Péguy, faisait sortir son poème d’une immense vague qui emportait tout sur son passage, les sentiments, les passions du jour ainsi que les idées.

 

dans la série "on aura tout vu" (et surtout entendu...)

 Pamphlet contre la mort aux Grosses Têtes, de RTL