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Corps d'habitudes (notes pour l’Écriventure)

Notes sur l’Écriventure

Per-Jakez, le narrateur dit à la naissance du personnage, que c’est comme l’explorateur, alors qu’en réalité il s’agit de l’écrivain breton. Il y a ainsi une perte de mots, de désignation correcte, à l’opposé de ces mots que l’on désigne tout au long du livre il y en a aussi pas mal qui se perde dans la bataille du langage.

Per-Jakez c’est avec ce personnage qu’on passe à un autre niveau, ou un autre moment véritablement dans le livre. Per-Jakez, puis Lou Ravi, incarnent différentes choses, Pez-Jakez bien sûr c’est la Bretagne, mais aussi les familles du Nord le monde ouvrier, mais aussi les rêves en tant que flic que peut faire le personnage (quelqu’un dans la gendarmerie était surnommé ainsi). Per-Jakez c’est lui qui reprend l’enquête à son compte.

Ce qui convient c’est aussi d’épuiser le langage par moment, d’aller à sa perte, de partir de Per-Jakez, de ses souvenirs, de son enfance et puis de parcourir le langage sans plus réfléchir.

C’est comme ça que j’écris mes textes, sans savoir quelle direction prendre, être avalé par la parole, ne plus savoir si ce que je dis est réellement correct, réellement censé, si ce que je dis conduit à l’éloignement de la fin, c’est ça qui importe : s’éloigner de la fin du texte. Je lutte contre la fin du texte, l’écriture c’est ça, c’est trouver le moyen de continuer, de poursuivre la lutte contre la fin du texte.

Et donc en fait il ne faut pas se tromper de chemin, on prend de bonnes ou mauvaises options. Parfois il m’arrive de prendre une mauvaise route et c’en est fini de l’écriture, je suis dans une impasse, il y a des congères, la route est bloquée et j’ai du mal à faire demi-tour. Ça ne sert à rien, le texte est bon pour les oubliettes.

Ce qu’il faut c’est ne pas se souvenir de l’écriture, écrire loin de son corps, son corps nourri aux habitudes de la vie, de la vie du quotidien, son corps du quotidien, son corps qui n’a plus d’oreilles, qui n’a plus de cœur, n’a plus le souffle de l’écrit dedans

Et donc parfois je ne me souviens pas, quand je reviens au texte, je me souviens pas d’avoir écrit tel ou tel bloc de texte, et même je ne le comprends pas, parfois, c’est pour ça que parfois je le découpe non plus en prose mais en vers. Mais ce n’est pas du vers libre, c’est de la prose découpée pour mieux piger ce que j’y dis ! Chaque mot, chaque répétition même, sont importants, tout ça dit quelque chose avec le souffle dedans qui dit aussi.

Car ce que j’y dis, je l’ai dit avec un autre corps, pas celui avec lequel je le lis maintenant

Ce corps totalement bouché, ce corps de cérumen qui m’empêche vraiment de m’envoler dans la logique pure du texte, dans sa pensée interne, celle qui le tient debout, c’est comme l’équilibre interne, l’oreille interne qui maintient la station debout sans tomber. Il faut lire avec le corps debout, vivant, dans son écriture.

C’est pour cela que la performance est importante, car le corps fait passer toute l’épreuve au texte. Le corps comprend le texte. Le corps est sa logique. La bouche ponctue le texte mieux qu’avec les doigts. C’est toute une machinerie l’écriture et le final c’est le livre, mais c’est aussi une publication à l’oral, un travail vers l’oralité.

Il a plusieurs publication le texte, mais bien sûr sa principale c’est l’aventure livresque. C’est là où l’autre, le lecteur, peut trouver sa lecture, sa parole dedans, se faire entraîner par un texte mais y trouver son rythme à soi. Moi je pense qu’un vrai et bon lecteur peut trouver sa voie propre dans mes livres (sans m’avoir entendu).

Ce qui est important aussi c’est le brouillon.

C’est l’apprentissage par le brouillon, le non savoir qui se développe par l’apprentissage, le divertissage, pas le divertissement mais les divers possibilités, tisser les possibles, aller ici ou là ne jamais se maintenir comme le font les poètes

Les poètes font durer la poésie mais loin du brouillon, de l’inconnaissance, de la jeunesse

Ils veulent enfoncer le trait (dans la ligne)

Et ils finissent à s’enfoncer dans des fauteuils

Ils demeurent assis dans leur connaissance de la poésie

La poésie ça devrait être : Je touche à tout, je produits tout,

C’est comme quand apparaît une écriture, un style, une vue de l’autre

C’est comme un enfant qui dessine, c’est ça qu’il faut à la poésie et non des maîtres

Des savoirs sachant

Le poète doit être opposé à la poésie, il doit fonder sa colère, bâtir sa rage sur les restes fumants de la littérature.

On a des maîtres, on a des morales, on a des serruriers de la poésie

ils ouvrent toutes les portes mais elles ont déjà été ouvertes

C’est des spécialistes de la morale en fait, alors que la poésie c’est le rire, mais pas le rire de je rigole, c’est le rire de la phrase, de comment échapper à elle, comment détourner la conversation, le parler, comment faire la girouette avec la langue, la tourner, faire la toupie, trouver des jeux mais pas pour adultes, pour groupes d’adultes qui s’ennuient et font des stages, des ateliers, des groupes de retraités les poètes.

Et qui veulent créer

Le problème c’est la création, les centres de création, les discours de ces centres de création qui font en fait devenir le langage absolument pas drôle, pas inventif, pas explosif, la langue qui ferait exploser les verrous en fait, l’écriture qui serait comme un détournement, une attaque, une agression du lecteur, comme Artaud et ses glossolalies, des choses qui se dressent de la page, des couteaux qu’on pointe vers les yeux du lecteur.

la nuit remuée

Le père la nuit se réveille en sursaut. C’est sans doute la mère qui le réveille en se rendormant, car elle a tiré sur les couvertures tout en se retournant et le père a pris froid. Le père se retourne alors pour caresser la mère, mais la mère se met à geindre et à grogner. Alors le père comprend que ce n’est pas le moment et se retourne. La mère se retourne à son tour car elle pense qu’elle a sans doute trop geint ou trop grogné. Elle s’approche du père et veut l’entourer avec son bras. Le père ne bouge pas d’un iota. La mère s’approche encore plus en se collant au dos du père. C’est après s’être collée à lui qu’elle lui demande si elle peut se coller à lui. Elle entend alors une sorte de grognement provenant du père et l’interprète comme un oui. Elle se colle encore plus fort au père et lui prend sa seule main disponible en la tenant fermement. Elle sent que le père résiste car le père boude. Elle tente de s’endormir sur le dos du père, mais le père veut rester éveillé grâce à le bouderie. La mère tente de maintenir bien serrée la main du père qui se dérobe pour attraper un truc hors du lit. Sa main fouille ainsi l’air, seulement il n’y a aucun truc à attraper, alors le père remet sa main dans la main de la mère qui la serre immédiatement très fort. Puis ils font semblant de dormir. Mais le père n’arrive toujours pas à dormir alors il enlève sa main et la projette dans le vide pour attraper à nouveau quelque chose. Il finit par prendre une bouteille au vol et parvient à s’extraire du bras de la mère et se lever à demi découvert pour boire au goulot de la bouteille. Puis il se remet dans sa position initiale pour que la mère s’agrippe à nouveau et s’endorme. Puis la mère, n’en pouvant plus lui claque un bisou dans le dos et se retourne. Le père ne sait pas quoi faire, il tâte encore hors de son lit, sur le sol cette fois, pour trouver quelque chose et finit par saisir une lampe frontale. Il enfile le bandeau élastique autour de sa tête, se lève, allume le phare et part dans la nuit.

bottes crottées

Elle veut la mère que le père vienne, qu’il soit en elle. Elle veut pas qu’il touche à quoi que ce soit. Qu’il touche à rien le père. Qu’il mette ses mains, non. Qu’il caresse pas le père, elle désire pas ça. Elle veut juste qu’il vienne dedans et c’est tout. C’est tout ce qu’elle a décidé la mère, et qu’il touche à rien, surtout. Qu’il rentre et c’est tout. C’est tout ce qu’elle permet la mère. Elle veut pas qu’il vienne autrement. Et qu’il s’abandonne là. Qu’il dise des choses ça non. On dira rien, pense le père. On dira en soi et puis c’est tout. Et on touchera pas, surtout. On rentrera et puis après on sortira. Mais rien d’autre. Que se concentrer là-dessus et pas sortir de paroles. Pas les faire rentrer non plus. Pas de paroles, de sentiments. Pas toute la journée dedans, dans la mère. Elle veut pas de sa journée au père. De ses sentiments de journée. De ce qui le travaille en dedans elle en veut pas. Elle veut juste la rentrée, la sortie. Le silence de lui, incarné, voilà. Jamais un mot, même en lui. Pas les mots de journée, pas tout ce qui a animé le père. Ce qui l’a abimé. Elle veut pas ce qui se trame en lui, tout ce qu’il ramène de ses jours. Elle veut pas de sa défaite des quotidiens. Toute ce qui l’a remué, ses questionnements non plus elle veut pas. Qu’il les garde bien en lui, pense la mère. Mais bien sûr il viendra avec, ça c’est sûr. Et ça va la perturber. Bien sûr il va venir et sa pensée tournera autour de la sienne. Sa pensée quotidienne voudra rentrer aussi. Elle pénètrera tout en elle, surtout sa pensée. Tout le père viendra déposer ses jours dans sa pensée à elle la mère, et ça elle en veut pas. C’est pour ça qu’elle ne voulait pas qu’il la touche, qu’il rentre mais sans toucher à rien. Mais sa pensée a touché à tout, a mis ses mains partout. Sa pensée ou plutôt ses journées et toute la sueur qui va avec. Tout ce qui s’abime dans l’homme est venu en elle, dans sa pensée interne. Tout est rentré et a salit quelque chose, a empêché sa vie de venir à elle. Toutes les humeurs du père sont rentrées. Toutes les fatigues de tous les pères sont venues empêcher sa pensée. Toutes les têtes de pères. Les têtes remplies. Les têtes lavées du jour. Les têtes essorées, puis les têtes relavées. Les têtes qui ne sont pas sorties de l’eau. Toutes les têtes dans l’eau des pères. Toute la sale eau des journées de pères est rentrée en elle, dans sa pensée d’elle. Ce qu’elle sentait d’elle. Ce qu’elle avait fait, ce qu’elle avait dit, ce qu’elle avait suivi. Tout son petit cheminement. Toute cette menue divagation. Cette échappée sienne. Tous ces petits tournoiements qu’elle observait en elle ont cessé avec ces traces de journées rentrées de force. Ces traces de bottes de pères. Ces traces de bottes crottées.

 

les hommes la mère

 

Les hommes la mère ils sont tous venus la voir. Ils ont cru qu’elle allait tout faire. Et elle a fait la mère. Elle a même tout fait. Les hommes ensuite ont disparu et elle est restée. La mère elle a continué à faire la mère, longtemps après eux. Eux ils sont tous partis, puis les femmes aussi. les femmes qu’elle renvoyait dans leurs pénates. Et les hommes qu’elle a envoyés sous terre. Et les femmes qu’elle faisait manger, boire. Et fumer. Tout ça a dégagé et elle a continué, bon an mal an la mère, à trucider la vie. En étant au service de tous. Tout le monde a réclamé son dû. Et elle a donné, elle a tout permis. Qu’on vienne chez elle, affamés, et qu’on en reparte les quatre fers en l’air. Écœurés de tout. Qu’elle s’use ainsi à servir la mère, jusqu’au dégoût d’aimer. Qu’elle se crève à aimer pour toujours. À chérir du plus petit au plus grand. Du presque rien au grand mourant. Qu’on y vienne tous à sa table, pour y crever un jour. Et il n’y en avait jamais assez pour la mère. Alors elle allait voir les vieux, elle soignait les petites vieilles. Pour envoyé tout ça ad patres. Tout ça qui dégagera, Bon débarras ! Qu’elle disait. Elle le disait en dedans d’elle-même la mère. Jamais dehors, au grand jour. Jamais au grand jamais, disait sa sœur, son ennemie intime. Car dehors c’était mamie-bonheur. Mamie-gâteau. Mamie-cookies. Tout le monde l’aimait. Tout le monde se rassemblait autour de sa chair. Profitait du feu de l’amour. Le seul véritable dans tout ce froid existentiel. Jusqu’à en crever. Ils en ont tous profité. Même si, en fait, ils se détestaient avec toute la cordialité nécessaire. Et qu’ils l’auraient aussi laissée crever la mère, comme un chien. D’ailleurs c’est ce qu’elle disait toujours, quand une bouche s’ouvrait, et qu’elle enfournait un bout de marron dedans. Quand on veut plus de son chien, on dit qu’il est enragé.

 

la mère qui connaît la fille

La fille ne veut pas exister pour elle seule. Elle veut vivre toute sa vie avec la mère et le père. Pourtant la mère et le père lui disent qu’il faut qu’elle vive seule, c’est dans son intérêt. Elle ne pourra pas toujours vivre avec eux deux, il faudra bien qu’elle vive un jour avec quelqu’un d’autre, disent-ils. Mais la fille ne veut pas vivre pour elle seule, ou avec quelqu’un d’autre, elle veut continuer toute sa vie à vivre avec eux, même si eux deux sont un peu des qui vivent seuls. Même si vivre avec la mère et le père c’est déjà vivre un peu seul, pense-t-elle. Elle a toujours l’impression de vivre sa solitude entre les deux autres, les deux autres solitudes. Car la mère est souvent dans sa vie toute seule et le père pareil. Le père est un grand solitaire qui navigue dans la même pièce qu’elle. La mère aussi navigue en solitaire dans la même maison que la fille. La fille c’est elle qui parfois raccroche les wagons du père avec ceux de la mère. Elle fait en sorte que les deux navigateurs solitaires se croisent et qu’ils viennent échouer près d’elle, si possible. Comme ça ils se retrouvent à bon port tous ensemble et fêtent ainsi leurs retrouvailles sur un quai imaginaire. Parfois la nuit le père et la mère se e retrouvent aussi sans la fille. Alors elle leur demande ce qu’ils ont à ainsi se complimenter toute la nuit. A force de vous entendre vous complimenter ça va me dégouter d’avoir un fiancé, dit-elle. Avant les gens ne faisaient pas ça. Les gens qui étaient les pères et les mères d’avant, ils navigaient pas en solitaire pour après se complimenter toute la nuit, pense-t-elle. Ils n’avaient pas le temps. Il fallait voguer vers les occupations. Les gens partaient au champ, les gens revenaient des pâturages, alors au retour ils faisaient ça sans parler, sans se complimenter. Tout le monde restait tous au même endroit, sur la terre ferme des ancêtres. Les pères et les mères se sont ainsi succédé dans les mêmes maisons, les mêmes villages, pendant des décennies. Des siècles, même. Le père vient d’un autre siècle par le père du père qui était là aussi. Mais surtout la mère. Elle son immobilisme ça remonte avant la Révolution Française. On trouve des traces de gens qui n’ont jamais bougé ailleurs. Tandis que chez le père ça voyageait un peu plus du côté de la mère. La mère du père on ne sait déjà pas d’où elle vient. On pense que son père était d’un autre pays. Un pays ennemi, certainement. Et que sa mère pour cacher sa honte est allée accoucher ailleurs. Ou alors le père était du même pays. Ou d’un pays ami. Et c’est la famille du pays ennemi qui a répudié la mère. La mère de la mère du père a accouché de deux mères mais l’une d’elle a disparue. Tout comme la mère du père qui a perdu aussi unetelle des filles. Elle en avait une deuxième heureusement, puis elle a eu le père. Et elle a toujours eu la bougeote, dit le père, tout comme sa mère ! Elle emmenait le père par monts et par vaux. Elle ne tenait pas en place la mère du père. Il fallait tout le temps qu’elle s’en retourne ou qu’elle en reparte, dit le père. Alors lui le père il est revenu aux bonnes traditions d’avant la mère de la mère. Il a repris la tradition de ne plus bouger d’un iota. Et c’est là qu’il a rencontré la mère. La mère qui n’avait jamais bougé sa vie depuis des siècles. Il l’a rencontrée dans une maison et ils se sont sauvés dans une autre. Et dans cette autre demeure la mère rêve de sa mère. Elle est dans son rêve avec sa mère, elle la voit dans la rue et sa mère veut lui parler. Alors elle lui donne le feu vert pour qu’elles se parlent et sa mère lui dit : De toute façon, j’te connais, toi ! Puis elles se promènent ensemble et sa mère lui dit tout le temps : j’te connais ! j’te connais ! Elles marchent toutes les deux dans la rue et la mère dit à sa mère de fille : De toute façon j’te connais, toi ! Toi j’te connais ! La mère est excédée que sa mère lui dise toujours j’te connais j’te connais. Elle ne sait dire que ça ! Elle ne comprend pas pourquoi sa mère dit toujours Toi j’te connais toi j’te connais. Puis elle finit par comprendre. Elle comprend que sa mère la connaît.