Voilà où j’en suis dans l’existence, ce matin même j’en étais à poursuivre les gens, les questionnant à propos d’un individu que j’avais vu surgir dans mon esprit, cet individu semblait mal dégrossi dans ma tête, il fallait que j’explore les restes de lui-même à travers le dialogue avec les autres, à travers différentes discussions qui m’amèneraient sans doute à faire perdurer mon personnage et lui donner une certaine consistance, faire émerger de la matière, comme on dit, ou comme on ne dit pas, allez savoir, en tout cas c’est ce que j’expliquais aux gens que je croisais dans la rue, je leur disais, voyez, je connais un type dont le boulot est d’être plié de rire, du matin au soir, c’était un peu maigre comme renseignement, j’en conviens, cependant j’essaie à chaque fois de compléter mes dires par différentes révélations, comme ce système qu’il avait créé de toute pièce, tout seul, dans son coin et pourtant au vu et au su de tout le monde, je m’explique ainsi avec l’homme de la rue, le passant lambda, je lui dis, voyez, c’est un type assez étrange somme toute, c’est un gars il n’a pas ses deux pieds dans le même sabot, ni un poil de crin dans la main comme on dit, il est obsédé par son affaire, du matin au soir, et son affaire voyez-vous, c’est d’être plié de rire, il fait ça sans arrêt, il s’est donné ce but dans la vie, être plié de rire du matin au soir, ce n’est pas donné à tout le monde me dit une passante, va te faire soigner m’interpelle une autre, je ne sais si on emploi encore ce terme, c’est pour ça que j’ai voulu placer le terme interpeller, il est peut-être mal à propos mais toutefois ça me convient, j’aurais pu employer d’autres termes, c’est ainsi que j’ai employé un tas de termes avec mon compagnon d’infortune, il n’est pas si infortuné que cela ceci dit, mais cette infortune c’est moi qui l’ait instituée pour les besoins de l’histoire, car en fait, il avance ainsi dans mon esprit comme nu, il lui faut l’habit des autres, les mots en quelque sorte, que je pourrais recueillir et qui me permettrait de mener plus loin mon enquête, sachez madame que cet homme, dans la force de l’âge, est une sorte de chercheur, un technologue du rire, il est en quelque sorte à l’avant-garde de quelque chose de bouleversant dont il a le secret, sachez monsieur que cet homme, dont j’ai oublié le nom, robert ? non, monsieur, il ne s’appelle sûrement pas robert, voyons, nous ne sommes plus au moyen âge, mais sachez que moi j’ai un neveu qui s’appelle robert, c’est revenu à la mode il faut vous tenir au courant ! voyez qu’il peut s’appeler robert votre foutu personnage, eh bien non, je refuse qu’il s’appelle robert, ou pierre paul jacques, en fait je sais une chose c’est qu’il a un surnom qui fait rire, ouais c’est ça et moi je m’appelle guignol, vous avez tapez dans le mille monsieur, il s’appelle guy niole, en deux mot, guy et niole comme niole, et donc ce guy niole, comme on ose l’appeler, et il ne s’est d’ailleurs jamais offusqué de ce surnom, qui lui va à ravir finalement, ce guy niole est donc un chercheur spécialisé dans le pliage du rire, il se marre à longueur de temps, du matin au soir, il est plié, comme on dit, il se plie dans le rire, comme d’autres font leur quatre cents coups, ou font leurs emplettes, ou font leur ménage, non : lui, c’est le rire, le pliage du rire, et je peux vous fiche mon billet, on ne dit pas je vous fiche mon billet, on dit ça, bien sûr que si, je l’ai entendu pas plus tard qu’hier au journal télévisé, vous regardez les infos vous ? le moins possible, ça me fout les boules, moi non plus dit cette dame, moins je m’informe mieux je me porte, eh bien sachez que cette personne, ce guy niole est très très informé, mais il est surtout informé sur le rire, c’est sa planche de salut comme on dit, c’est son sacerdoce, il a voué sa vie à être plié de rire, je vous assure, bon j’ai du boulot, faut que j’y aille, écoutez-moi encore, non vous me faites chier avec vos conneries, en plus vous ne faites rire personne avec votre guy niole, si si, bien sûr que si, je vous assure, tout à l’heure j’ai croisé des filles, elles étaient très jeunes, elles étaient trois et je les ai fait rire sans me forcer, j’ai dit voyez c’est un type, je suis à sa recherche, il est dans ma tête mais c’est encore un peu brouillon, voudriez-vous m’aider à le compléter un peu, à lui donner une petite personnalité, quelques traits de caractères, pour le moment ce que je sais c’est qui est plié de rire à chaque moment de sa vie, il s’est fixé ce but et il y tient coûte que coûte, il veut perdurer dans cette recherche, après tout, c’est somme toute une recherche comme une autre, c’est mieux que d’aller repeindre la girafe me dit un ouvrier du bâtiment, c’est mieux que d’aller au métro et voir toutes ces gueules d’enterrement, ah ça oui madame, je vous le fais pas dire, justement ce type est en ce moment en train de faire des découvertes sensationnelles qui vont sans doute un jour ou l’autre, très prochainement on l’espère, nous faire cesser toutes ces gueules d’enterrement, mais vous aussi vous faites une gueule d’enterrement, non ? dans le métro vous ne faites pas cette gueule d’enterrement ? allons , avouez ! vous aussi vous avez cette gueule des mauvais jours, et tous les jours qui plus est, écoutez, écoutez, on n’a pas élevé les cochons ensemble, laissez-moi en paix avec votre bonhomme ! j’ai à faire, j’ai pas que ça à foutre de vous écouter déblatérer et faire chier le monde, mais vous ne croyez pas cher monsieur que cet homme, encore à l’état d’éprouvette, cet individu est un peu une sorte de forcené ? c’est un forcené du rire, il n’a qu’une ambition et une seule dans la vie, c’est être plié de rire du matin au soir, ça parait simple comme ça, tout à l’heure vous me disiez tout le monde peut le faire, certes, mais finalement personne le fait, que lui, c’est un artiste ! un équilibriste ! il est vraiment à fond dans cette quête du rire, une aventure de toute une vie et il n’est donc pas prêt de s’arrêter, car les résultats sont très probants, pas de doute que bientôt nous aurons la primeur ici même de ses travaux, à la lecture de ceux-ci nous pourrons juger sur place chez monsieur, écoutez foutez moi la paix avec votre type, dégagez le passage, laissez passer les gens s’il vous plait, écoutez monsieur de la sécurité j’ai le droit de parler aux gens, oui mais pas ici, ici c’est privé, c’est un espace privé, j’ai pas le droit de parler aux gens ? non vous n’avez pas le droit d’apostropher les gens monsieur, c’est un espace privé, même le parking est un espace privé, et le sous sol aussi, si vous voulez continuer votre enquête adressez-vous à l’accueil, ils vous feront remplir un formulaire et après vous pourrez continuer votre travail, mais pour le moment vous n’avez pas le droit, très bien je demande un formulaire et je le remplis ? oui, c’est ça, allez voir ma collègue là-bas à l’accueil et vous lui exposez le but de votre enquête, après il sera décidé, en fonction de votre travail si vous pouvez continuer à interroger les gens, vous savez c’est juste une enquête sur un personnage que j’ai dans la tête, il est plié de rire, c’est aussi son boulot, eh bien allez demander à ma collègue, elle vous donnera un formulaire à remplir, sinon vous dégagez monsieur, je ne peux pas vous laisser importuner les clients.